Dans l'horizon théâtral nuageux d'aujourd'hui, Christoph Marthaler est de ceux qui provoquent régulièrement des coups de tonnerre salvateurs. Le dernier en date remonte au mardi 16 février, quand le futur directeur du Schauspielhaus de Zurich dévoilait à Hambourg sa nouvelle créature scénique, «Die Spezialisten». Dans un intérieur de carlingue (à moins que ce ne soit une rame de métro?) imaginé par Anna Viebrock, douze acteurs incarnent des «spécialistes» aux connaissances si pointues qu'ils passent presque pour fous. Accueil triomphal. Dans la presse, en revanche, des doutes s'expriment. La carrière de Marthaler, pavée de succès critiques, serait-elle à un tournant?

Neue Zürcher Zeitung

«Le chanceux est employé et rémunéré pour ce qu'il aime particulièrement bien faire. Le malchanceux est licencié. Le voilà, le «spécialiste», et il serait plutôt «le contraire» de ce qu'on demande aujourd'hui – un être «anamorphique», doué d'une grande faculté d'adaptation, flexible, multiforme, corvéable à volonté et disponible pour de multiples tâches. Dans la nouvelle pièce de Christoph Marthaler, développée et créée au Deutsches Schauspielhaus de Hambourg, il ne s'agit pas de ceux qui cultivent leur spécialisation comme un hobby, en association ou en solitaire. Les Spécialistes sont des forces de travail, qui ont perdu le métier qu'ils exerçaient avec plaisir et fierté, qui maintenant consacrent toute leur énergie à réprimer leur passion et à jeter discrètement des regards autour d'eux, en quête d'une niche dans la société. […] Intrigues de bureau chuchotées, chantages allusifs, corps empiétant l'un sur l'autre. Trucs pour se «sentir bien», fitness pour ceux qui veulent survivre. […] Mais après deux heures, la vie, bien que réduite à un jeu vidéo, touche à sa fin. Le Requiem de Brahms transforme la sombre salle en paradis: l'électronique n'a au moins pas de prise sur l'au-delà, Christoph Marthaler nous congédie avec cette petite, mais d'autant plus réjouissante consolation. Il console aussi en montrant que les spécialistes des comportements dramatiques et de la réalité chorégraphiée, comme lui, ont du pain sur la planche hier comme aujourd'hui. Toujours plus.» (18 février 1999)

Frankfurter

Allgemeine Zeitung

«Dans le plus beau décor de la saison théâtrale, [Marthaler] se contente de faire entrer en scène des constructions théoriques. Conformément au titre, il doit donc y avoir des «spécialistes» sur scène. Les spécialistes, c'est tout et rien. Le mot sonne creux. Chacun est d'une manière ou d'une autre un spécialiste, comme chacun est automobiliste, utilisateur du téléphone, amoureux, buveur de bière, passager de train, noueur de lacets, laveur de dents, mangeur, buveur de Bordeaux ou connaisseur de restaurants. La société dans son entier est pleine de spécialistes. Personne n'est un «non-spécialiste». Et c'est ainsi que tous les spécialistes s'annulent. Avec rien que des cas s'annulant l'un l'autre, on peut faire un séminaire philosophique, mais pas de théâtre. […]

»Sur scène personne ne connaît, comme c'était le cas jadis avec Marthaler, de doux sommeil, de repos cynique, de bonheur perfide, de méchante pause. Chacun à son tour vient là bien sagement, qui avec une sentence, qui avec un solo, qui avec un discours. Rien à dire, mais beaucoup à bavarder.» (18 février 1999)

Tages-Anzeiger

«La nouvelle production de Marthaler n'atteint plus la légèreté géniale et sans effort de Stunde Null, son mouvement de ressort d'un point culminant à un autre. Cependant la folle gaieté, le chahut déconcertant, les piques acérées ne manquent pas. […] Bien entendu, chez Marthaler tout est plongé dans une chaleureuse mer de musique. «Yes Sir, I can boogie» de Baccara est la chanson favorite des Spécialistes. Brahms, Bach et un chant folklorique sont les éléments d'une exubérante soupe de sons, qui est encore enrichie de bruits peu mélodieux. La mise en scène de Marthaler a une fine sensibilité au rythme, au changement de tempo. A la fin, une grande ovation, presque un déferlement, a rempli le Schauspielhaus. Remerciement à un spécialiste… du théâtre le plus rafraîchissant.» (18 février 1999)

Extraits choisis et traduits