Le festival de Verbier s'est achevé dimanche dernier sur une salve d'applaudissements. Le chef d'orchestre américain James Levine, sourire aux lèvres, a salué son public avec fierté; il venait de diriger l'UBS Verbier Festival Youth Orchestra dans deux œuvres colossales du répertoire romantique. Et il avait gagné son pari: prouver que cet orchestre de jeunes, né il y a à peine un an, a déjà acquis un statut, sur la place de Verbier mais aussi à l'étranger. Des journalistes répercutent la bonne nouvelle aux Etats-Unis (New York Times), en Grande-Bretagne (Financial Times); ils célèbrent cette alchimie qui unit 106 musiciens de 31 pays; la banque UBS en profite pour lustrer son image. Tout le monde est satisfait: le succès de Verbier – plus de 26 000 billets vendus cette année – repose sur une formule qui convient au public, aux vedettes, aux sponsors. Mais, sous le déluge des applaudissements, qu'en est-il de l'objectif premier, c'est-à-dire la musique?

L'ambiance a tôt fait de rattraper le festivalier ivre de concerts, troublé par le défilé des stars, ému de les côtoyer en chair et en os. La priorité: se tenir au cœur de l'événement, décrocher un autographe – on court vers Martha Argerich, «Martha» signe – en un mot, participer. Sous ses dehors de manifestation du troisième millénaire, le festival de Verbier entérine le mythe de l'artiste roi, instauré au XIXe siècle. Le but – et pourquoi pas? – étant de s'amuser plus que de grandir à l'écoute de la musique, disons que le sens critique s'amenuise.

Les stars de Verbier sont donc victimes de fétichisme. Leur succès dépend d'une image qui rebondit d'un support à un autre, des disques aux journaux et aux vitrines de la station. Comme à Salzbourg, les affiches de Evgeny Kissin, Gidon Kremer et autres vedettes se font les yeux doux entre les anoraks de la boutique sport chic et les saucisses de la boucherie. Le problème devient tout autre lorsque ces stars sont conviées sur scène ensemble… La réalité revient alors à grand pas: fini l'esprit vacancier, il s'agit de défendre des œuvres de taille. Soudain, les artistes se trouvent confrontés à leurs partenaires et ils sont nus.

Forger un terrain d'entente, bâtir une interprétation commune: la musique n'a-t-elle pas ce légendaire pouvoir? Les répétitions sont, à cet égard, édifiantes: l'altiste Yuri Bashmet prend la parole et la monopolise dans un Quatuor avec piano de Brahms. Son partenaire violoncelliste paraît intimidé. Chacun doit trouver sa place dans un contexte inconnu. Latente, la concurrence éclate au concert. Cette année, dans le Premier Sextuor de Brahms, le violoniste Joseph Silverstein a paru submergé par ses collègues. Trois soirs plus tard, dans La Nuit Transfigurée de Schönberg, il s'épanouissait au contact d'autres musiciens. Ces «rencontres inédites» – auxquelles se plient l'immense majorité des artistes, selon le directeur du festival – sont une école de vie.

Le besoin de reconnaissance: il se manifeste chez les jeunes talents qui s'adressent aux pédagogues de l'Académie pour se forger à leur exemple. Il se retrouve chez les musiciens de l'UBS Verbier Festival Youth Orchestra qui constitue une gigantesque couveuse. Et si une vedette monte sur l'estrade, c'est encore le même besoin: «Voyez un musicien fêté par le public; il a toujours un très beau sourire, un sourire d'enfant», fait observer l'altiste Gérard Caussé. Et cet éminent musicien d'avouer combien il lui était pénible de rentrer chez lui après une tournée. «Les premiers jours, c'est très difficile; on en devient désagréable parce qu'on n'a plus notre nicotine, l'applaudissement des foules.»

La musique comme drogue? Le public a lui aussi besoin d'être reconnu. Plus il applaudit, plus il espère que l'interprète s'offre entièrement à lui. Si le cliché prête à sourire, il n'en correspond pas moins à la réalité: tout artiste affirmera que la musique est un «acte d'amour». Verbier se prête d'autant plus aux rapports passionnés que la montagne et la tente Médran évoquent un cadre de vacances. On est prêt à tout, à tout oublier – cherté des places, qualité variable des concerts – pourvu que la flamme brûle, dans un esprit de solidarité qui n'existe pas dans les grands centres urbains. Plutôt qu'une stricte tribune pour mélomanes éclairés, le festival de Verbier constitue un terreau pour la musique, il contribue à en alimenter la soif et le plaisir. Dès lors, les torrents d'applaudissements – quasi systématiques – doivent être appréciés pour ce qu'ils sont: le témoignage d'une reconnaissance mutuelle entre le public, les maîtres et les jeunes artistes. Dimanche dernier, James Levine applaudissait ses jeunes troupes. A Verbier, on s'aime et on n'a pas peur de le dire.