Le metteur en scène allemand Erwin Piscator, père du théâtre politique dans les années 20, en rosirait d'aise s'il vivait encore. Six pieds sous terre, Bertolt Brecht doit se dire qu'il n'a pas théorisé en vain sur le rôle nécessairement irrévérencieux du théâtre. La bonne nouvelle est là: la scène, contrairement à tout ce qui se disait depuis une vingtaine d'années, est encore capable d'en découdre directement avec l'Histoire, sans le filtre de la fiction, de se saisir aussi de l'actualité, afin de la rendre plus intelligible.

Des preuves de cette renaissance? Plusieurs spectacles vus ces derniers mois en Suisse romande. Il y a d'abord, bien sûr, Rwanda 94 du Groupov, collectif belge accueilli au Bâtiment des forces motrices à Genève à l'initiative de la Comédie. Il y a ensuite, mais à un degré d'intensité moindre, Les Yeux rouges, à l'affiche de cette même Comédie au mois de décembre passé: quatre acteurs, sous la direction du Français Dominique Féret, racontaient, plus vrais que nature, ces jours extraordinaires où mille ouvriers de la fabrique Lip ont pris en main le destin de leur usine. Citons encore An die Musik de l'Anglais Pip Simmons, que le Théâtre de l'Arbanel a eu la bonne idée d'inviter à Treyvaux, dans le canton de Fribourg. L'artiste britannique, qui avait signé une première version de ce spectacle en 1975, y reconstituait l'horreur d'une journée ordinaire dans un camp d'extermination nazi.

Ces trois spectacles (auquel on adjoindra Requiem pour Srebrenica d'Olivier Py présenté la saison passée au Théâtre Saint-Gervais à Genève) mettent certes en jeu des esthétiques très différentes. Mais ils prouvent que le théâtre, art millénaire, marginalisé par le cinéma et la télévision, peut autant que le meilleur documentaire contribuer à décrypter le réel. Rwanda 94, mis en scène par Jacques Delcuvellerie, est à cet égard une réussite rare

Les 2500 spectateurs qui ont eu la chance d'assister à l'une des trois représentations données il y a quinze jours à Genève ont ainsi non seulement eu le sentiment de mieux saisir les causes du génocide rwandais. Mais ils ont aussi réalisé que le théâtre, quand il se donne le temps et les moyens, est capable de transformer non pas le monde, mais la perception que nous en avons.

A quoi tient alors un tel prodige? A un art du montage d'abord, qui évoque les formes les plus sophistiquées de l'agit-prop, mouvement qui, dans les années 30, faisait feu de tout événement. Jacques Delcuvellerie et son équipe se sont rendus en Afrique, où ils ont interrogé des témoins; ils ont aussi rencontré Yolande Mukagasana, infirmière tutsie rescapée qui a perdu toute sa famille au cours des massacres. Elle a accepté de participer à un spectacle qui est aussi «une tentative de réparation symbolique envers les morts à l'usage des vivants.» Ils ont ensuite – et c'est là que le montage intervient – articulé ces différentes pièces à conviction, dans un ordre hautement significatif. Rwanda 94 commence ainsi par un témoignage en direct, celui de Yolande Mukagasana. Cette présence a l'immense mérite de donner un visage et une voix à une tragédie qui pour beaucoup n'était qu'un feuilleton télévisuel. C'est ce qui s'appelle toucher au cœur le public, l'ébranler pour mieux s'adresser ensuite, à travers fiction et documents, à son intelligence.

Mais si Rwanda est exemplaire, c'est par sa capacité à mettre en perspective les documents. Le Groupov s'est rappelé de la leçon de Jacques Lanzmann, réalisateur du fameux Shoah, qui, sur une dizaine d'heures, faisait entendre les rescapés juifs des camps allemands: il faut préparer le spectateur à appréhender l'insoutenable, procéder par paliers, lui donner surtout le temps de se familiariser avec l'horreur.

Dans le spectacle de Jacques Delcuvellerie, les images de charniers, de cadavres mutilés n'interviennent significativement que vers la fin du trajet, près de quatre heures après le début de la représentation: à ce moment-là du spectacle, ces images ont une histoire et une mémoire, elles ne sont pas une illustration supplémentaire de la barbarie humaine.

Jacques Delcuvellerie et le Groupov auront donc accompli cette prouesse: élaborer les formes (et c'est là bien une question d'art) et trouver les mots pour éclairer une tragédie qui a pu sembler étrangère à beaucoup. Ce théâtre-là, qui ébranle et n'apaise pas, qui met la création au service de la connaissance, ce théâtre qui nous rend moins indifférents et peut-être même plus responsables, est un sacré démenti à tous ceux qui estiment Brecht et Piscator morts et enterrés. Par bonheur, ils ont des enfants qui ont de beaux jours devant eux.