Cinéma

«Suburbicon» ou la face d’ombre du rêve américain

George Clooney dissèque cruellement la mythologie de l’Amérique blanche des années 50 dans un film d’une noirceur réjouissante et d’une drôlerie féroce

On commence par feuilleter un catalogue publicitaire qu’on dirait illustré par Norman Rockwell. Il célèbre Suburbicon, une ville de rêve conçue pour la middle class. Ces théories de home sweet home posées sur des pelouses impeccablement tondues marquent l’accomplissement suprême du rêve américain. Hélas! Une ombre tombe bientôt sur ce paradis où tout n’est que luxe, calme et consumérisme. De nouveaux résidents, les Mayer, emménagent. Malheur! Ils sont… Noirs!

Cette intolérable intrusion met la communauté en émoi. La crème des honnêtes citoyens se réunit en assemblée générale extraordinaire pour refuser absolument que la jungle prolifère sur leur gazon. «On est pour l’intégration, mais à condition que les nègres progressent», beuglent-ils.

D'étranges arrangements avec la vérité

Dans la maison d’à côté vivent Gardner Lodge (Matt Damon), expert-comptable, sa femme blonde, Rose (Julianne Moore), et son fils, Nicky. Une nuit, des cambrioleurs s’introduisent, ligotent les occupants et les chloroforment. La dose a été trop forte pour Rose, elle meurt. Heureusement, Gardner peut compter sur l’appui de sa belle-sœur brune, Margaret (Julianne Moore aussi). Cette gourde pimpante est prompte à se glisser dans les pantoufles de la défunte.

Quant au gamin, il met peu de temps à comprendre que les adultes concluent de bizarres arrangements avec la vérité, que la réalité est plus sombre, plus tortueuse que les apparences ne le laissent croire.

On se souvient des premières scènes de Blue Velvet (David Lynch, 1986), le décor suburbain immaculé, la voiture rutilante des pompiers qui font «hello» (image reprise au générique de Suburbicon) et la caméra qui, plongeant sous la surface verdoyante de la pelouse, surprend les combats ténébreux que se livrent les insectes. George Clooney adopte une démarche identique. Il gratte la surface lisse des choses pour montrer les zones obscures de l’âme humaine. Il dévoile la nudité sous l’habit, les organes sous la peau, la bête sous la forme humaine. Les bas instincts ont des déclencheurs exogènes (immixtion d’un corps étranger) ou endogènes (cupidité).

Catastrophes mortelles

George Clooney est une superstar (pour la beauté, le mariage, les jumeaux et le goût du café, consulter la presse people). Il est avant tout un homme de cœur dont les préoccupations citoyennes s’expriment à travers les films adultes qu’il réalise, comme Good Night and Good Luck, sur le maccarthysme, ou Les Marches du pouvoir, qui décortique la machine électorale américaine. Après un malheureux faux pas, Monuments Men, consacré aux soldats récupérant les œuvres d’art volées par les nazis, il revient aux affaires avec un scénario emprunté à ses vieux complices, les frères Coen, sous la direction desquels il a tourné O’Brother, Intolérable Cruauté, Burn After Reading et Ave, César!

Suburbicon regorge de cette intolérable cruauté, de cette violence grotesque et de cet humour noir que cultivent les frangins – ah! le pique-feu qui reste fiché dans le crâne de la victime, ah! l’assassin qui prend la fuite sur un vélo d’enfant… On pense plus particulièrement à Fargo, dans lequel un minus monte une machination diabolique engendrant un enchaînement de catastrophes mortelles.

Bien sous tous les aspects, apprécié de ses supérieurs et de ses voisins, Gardner Lodge a pour idéaux l’honnêteté comptable, l’institution du mariage, la discipline et l’accomplissement. Or le wasp lisse qui vénère Dieu et la patrie révèle progressivement ses petites frustrations, ses petites perversions (la fessée voluptueuse administrée à tante Margaret) et son abyssale vilenie. Formidable derrière ses lunettes en écaille de tortue, Matt Damon, qui a souvent incarné le héros américain (Il faut sauver le soldat Ryan, Jason Bourne, True Grit, Seul sur Mars…), révèle des abîmes de noirceur insoupçonnés dans ce rôle.

Odieux débordements

L’échafaudage s’effondre inéluctablement. Les mafieux à qui Gardner Lodge doit de l’argent viennent le cogner au bureau. Un agent d’assurances (Oscar Isaac) relève des coïncidences bizarres dans son contrat. C’est la fuite en avant, un déferlement de violences et de désordres provoquant l’effondrement de la cellule familiale. L’oncle truculent s’en mêle trop tardivement. L’orvet échappé de son terrarium se tortille en avatar ridicule du serpent originel et les plus gentils symboles de l’american way of life, soit un verre de lait et un sandwich au peanut butter, sont promus instruments de crime.

Lorsque tout est consommé, le petit comptable cupide, totalement désinhibé, totalement déconnecté en arrive à rêver d’infanticide et de faire porter le chapeau aux nègres d’à côté.

En contrepoint du désastre existentiel de Gardner Lodge, la famille Mayer subit l’hostilité des habitants de Suburbicon, et George Clooney, l’air de rien, rappelle que de 1958 à 2017, d’Eisenhower à Trump, la population afro-américaine reste discriminée. A la supérette, on majore le prix de tous les articles que Mrs. Mayer veut acheter. La maison des Mayer est isolée derrière des palissades. Nuit et jour, la meute des honnêtes gens joue du tambour et pousse des cris de haine, avant de briser les vitres et d’incendier la voiture.

En marge de tous ces odieux débordements, Nicky joue à la balle avec le petit voisin de couleur…


Suburbicon, de George Clooney (Etats-Unis, 2017), avec Matt Damon, Julianne Moore, Oscar Isaac. 1h45.

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