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Le succès 1d100 des jeux de rôle

A l’heure des écrans souples et de la 5G, le jeu de rôle, loisir basé sur du papier, des crayons et bien sûr pléthore de dés bizarres, revient en force et se trouve un nouveau public. Le festival suisse Ludesco y consacre une large part ce week-end

Certains le disaient mort et enterré, ringardisé par les jeux vidéo. Non seulement le jeu de rôle dit «sur table» n’a jamais disparu, toujours pratiqué par des passionnés, mais il revient de manière fulgurante sur le devant de la scène ludique, attirant un nouveau public assoiffé d’aventures.

Comme pour tout bon jeu, commençons cet article en énonçant rapidement quelques règles, ou plutôt quelques notions. Lors d’une partie de jeu de rôle sont réunis des joueurs autour d’un maître de jeu (MJ), celui qui se cache derrière un écran en carton joliment décoré. Le MJ fait office de conteur, c’est lui qui décrit aux joueurs les scènes, les paysages, les rencontres, etc. C’est aussi un arbitre, dans la mesure où il est le garant du respect des règles et de la cohérence de l’univers.

Quant aux joueurs, ils incarnent des personnages qui vivront une aventure commune. Le MJ commence par leur décrire une situation initiale («Vous marchez dans une forêt, pas très rassurés car la nuit tombe, quand soudain vous apercevez, se balançant à une branche de cèdre… un pendu!») puis leur pose la question: «Qu’est-ce que vous faites?» Ainsi commence l’histoire, laquelle n’est pas écrite à l’avance. Vont-ils aller voir le pendu? Lui faire les poches? Ou s’éloigner prudemment? Pourquoi pas se cacher et attendre un peu, pour voir? Libre aux joueurs de décider, et de tisser l’histoire avec le MJ.

Cercle vicieux

Du papier, des crayons, des gommes et, bien sûr, pléthore de dés bizarres… Après avoir traversé un âge d’or dans les années 1980 et 90, le secteur a connu une décennie moribonde. Mais il va beaucoup mieux, merci pour lui. Depuis son acquisition en 1999 par Hasbro via sa filiale Wizards of the Coast, qui détient déjà les cartes à jouer Magic: The Gathering, le best-seller Dungeons & Dragons (D&D, paru en 1974) ne s’est jamais aussi bien vendu. Depuis quatre ans, l’entreprise annonce des ventes record, en hausse de plus de 30% par rapport à l’année précédente, s’assurant ainsi un butin qui ferait saliver même les gobelins les plus cupides.

Simple bouffée nostalgique de cette époque? Les ventes disent le contraire. Vieux briscards comme jeunes novices s’arrachent les livres et les fameux d4, d6 ou encore d100, noms donnés aux dés selon leur nombre de faces. «Les ventes de boîtes d’initiation font pratiquement jeu égal avec les stars comme D&D, affirme Damien Coltice, responsable commercial et marketing de Black Book Editions, premier éditeur francophone de jeux de rôles. Nous sommes au début d’une renaissance.»

Si les héros de papier ont la cote ces dernières années, c’est notamment grâce au financement participatif sur internet, véritable manne pour un secteur qui, excepté les mastodontes comme Wizards of the Coast, tournait au ralenti faute de pouvoir emprunter facilement. Pour le seul site Kickstarter, le secteur des jeux sur table – jeux de plateau, de cartes, les figurines et jeux de rôle – a levé 165 millions de dollars en 2018, en hausse de près de 20% par rapport à l’année précédente, largement devant les jeux vidéo. La communauté ainsi revigorée, une foule de projets de jeux inédits ou de rééditions d’anciennes gloires ont pu voir le jour. Sur Ulule, la campagne pour la réédition de Rêve de Dragon, jeu français paru en 1985, a ainsi levé 187000 francs sur les 22000 escomptés. Numenera 2 a même récolté 845000 dollars de la même manière. Ce n’est pas Byzance compte tenu des coûts de production, mais au moins la machine a pu se remettre en route.

Célébrités rôlistes

De Kickstarter à YouTube, il n’y a qu’un clic. Les plateformes de streaming telles que celle de Google ou bien Twitch diffusent depuis quelques années des vidéos d'«Actual Play», phénomène venu des Etats-Unis dans lequel les joueurs filment leur partie. La réalisation est généralement impeccable, et les joueurs sont des «rôlistes» aguerris, voire des comédiens professionnels maîtres dans l’art de camper leur personnage. Certaines célébrités se laissent même prendre au jeu, faisant exploser le nombre de vues. Le premier épisode de Critical RPG Show, un bout de partie de D&D de trois heures tout de même, totalise à ce jour près de… 10 millions de vues. La chaîne qui les diffuse comptabilise des centaines d’épisodes.

En France, Game of Roles et Role and Play figurent parmi les chaînes les plus populaires. On peut notamment y voir jouer l’écrivain Maxime Chattam et ses potes acteurs, sous la houlette du MJ Julien Dutel, passé à la postérité pour avoir soufflé dans son cor un peu trop près des oreilles du roi Arthur dans la série Kaamelott.

Outre ces outils de financement et de communication, la pop culture et les séries TV n’hésitent pas à gratifier les fans de références à leur loisir favori. La première saison de la série à succès Stranger Things rendait ainsi hommage à D&D. De même pour True Detective, qu’on peut voir comme un clin d’œil à l’univers du Mythe de Cthulhu de H. P. Lovecraft, œuvre littéraire devenue un canon du jeu de rôle.

Pied de nez

Parfois, il s’agit plus que de simples hommages: certaines franchises à succès sont carrément passées à la moulinette du jeu de rôle. Wizards of the Coast a ainsi récemment adapté sa poule aux œufs d’or, les cartes Magic, aux règles de la cinquième édition D&D. «Il y a de plus en plus de croisements entre les univers, ce qui entraîne une convergence des joueurs», analyse Nils Kapferer, responsable des nouveautés pour Ludesco, festival suisse de jeux et d’expériences ludiques, qui se tient du 15 au 17 mars à La Chaux-de-Fonds (voir ci-dessous). Celui-ci souligne en outre «l’influence du jeu vidéo World of Warcraft dans la cinquième édition de D&D, ce qui attire un nouveau public qui n’avait jamais touché au jeu de rôle».

En incitant à la coopération, à l’abstraction et surtout en prenant résolument son temps, le jeu de rôle est un joli pied de nez à la société actuelle, qui érige en valeurs l’individualité, l’image, et la jouissance immédiate. «En se positionnant à l’opposé du «tout, tout de suite», le jeu de rôle navigue à contre-courant de notre société», confirme Nils Kapferer. «Il faut sortir de cette vision de jeu forcément chronophage: en salons, nous organisons des parties qui ne dépassent jamais quarante-cinq minutes. Si on y passe du temps, c’est d’abord parce qu’on aime y jouer», nuance cependant Damien Coltice.

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Plus que sur Kickstarter ou YouTube, c’est peut-être dans cette satisfaction quasi viscérale éprouvée à raconter et écouter des histoires qu’il faut chercher les raisons de ce succès. Et aussi parce que le jeu de rôle reste, avant tout, un jeu de société.


La Chaux-de-Fonds, capitale du royaume des jeux

Envie de goûter, voire de replonger dans l’univers des jeux de rôles? Le plus grand festival de jeux de Suisse, Ludesco – qui fête cette année ses 10 ans –, se tiendra à La Chaux-de-Fonds du 15 au 17 mars. La manifestation organise des parties d’initiation tout le week-end, dans des univers aussi variés que le médiéval fantastique, les mousquetaires, ou encore la science-fiction.

«On assiste à un engouement très clair du public, notamment des enfants», explique Laurent Jospin, responsable jeu de rôles pour le festival. Ces dernières années, il a ainsi augmenté le nombre de titres à destination de cette audience. Pour coller au temps forcément limité d’un tel événement, des maîtres de jeu expérimentés ont été sélectionnés afin de proposer des parties plus courtes. «Une douzaine de jeux différents seront accessibles, précise-t-il, et des parties spontanées sur d’autres jeux auront certainement lieu.» S’il est possible de s’inscrire sur place, Laurent Jospin recommande néanmoins de réserver sa place le plus tôt possible, en ligne. Premiers lancers de dés vendredi 15 mars à 15 heures.

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