Un visage de bonze amaigri par le jeûne, par une discipline d'ascète. Au fil des ans, le physique de Michael Stipe, chanteur charismatique de R.E.M., s'est aiguisé. A l'instar de son regard, plongeant et direct. Figure majeure de cette fin de siècle rock, le chanteur du groupe américain a composé parmi les plus belles ballades du genre. Son secret, un étonnant mélange de styles poétiques, tant surréaliste qu'urbain, tant futuriste et mathématique que pastoral.

Au fil d'une carrière marquée par des albums aussi divers et essentiels que Murmur, Fables of the Reconstruction ou Automatic for the people, les Géorgiens ont marqué la musique actuelle en intégrant dans leurs compositions des éléments de folk, de new wave et de blues minimaliste. Dernier opus en date de R.E.M., le très hypnotique et introspectif Up prouve que le groupe a bien digéré le départ de son batteur Bill Berry. Une séparation survenue quelques mois après la rupture d'anévrisme dont le musicien avait été la victime lors du dernier concert suisse du groupe, à la patinoire de Malley. Au bout du fil, Michael Stipe commente le retour en pleine lumière de R.E.M.

Le Temps: A la sortie de votre dernier album Up, vous aviez précisé ne pas vouloir entamer une tournée internationale de concerts. Pourquoi avoir changé d'avis?

Michael Stipe: En fait, nous voulions faire une pause, ne pas tourner pendant deux ans. Mais nous n'avons jamais remis en cause l'idée de nous produire sur scène. Pour ce tour nous avons d'ailleurs engagé trois musiciens supplémentaires, dont Joey Waronker, le batteur de Beck. Nous allons varier notre répertoire de concert en concert, en choisissant des morceaux couvrant tout notre répertoire. Il y aura aussi quelques titres inédits écrits après la sortie de notre dernier album Up.

– Sur cet album précis, vous avez utilisé de nombreuses machines. Est-ce un nouveau départ pour R.E.M.?

– En fait, nous utilisons des computers, des samplers depuis notre deuxième album. Ce n'est pas vraiment nouveau. Par contre, c'est vrai que les guitares sont moins présentes. Nous avons gommé tout l'aspect rock de R.E.M. En fait, nous n'avons été rock que par brève période. Notre son reste inclassable: ni folk, ni pop, ni punk. Je déteste les classifications, c'est réducteur et cela castre souvent des œuvres pourtant novatrices.

– Comment jugez-vous votre dernier album?

– J'aime tous nos disques mais je suis particulièrement fier d'Up. Si sa genèse a été particulièrement difficile, le résultat est à mon avis remarquable, particulièrement les textes qui sont ma contribution. Musicalement, le changement par rapport à nos disques précédents est dû aussi aux conditions d'enregistrement. Par le passé, nous avons souvent intégré les séances de studio dans le cercle de nos tournées. Le son d'albums comme New Adventures in Hi-Fi s'en ressent, il est très live, très direct. Up a été enregistré sur des machines directement, en utilisant des boîtes à rythmes. Traditionnellement en studio nous travaillons au départ avec des synthétiseurs que nous remplaçons ensuite par des guitares ou un orgue. Cette fois, les machines ont gardé leur espace sonore.

– Pourquoi avez-vous longtemps gardé les machines en retrait?

– Nous avons composé nos albums de manière très naturelle, inspirés tant par les producteurs avec qui nous avons gravé ces disques que par les nombreux concerts que nous avons donnés dans notre carrière. Pour Up, nous ne pouvions plus tricher, notre batteur nous avait quittés, ce qui a changé notre manière de composer et d'écrire.

– Chaque album de R.E.M. explore des thèmes très précis, souvent très personnels. Quelle est votre méthode d'écriture, linéaire ou plutôt impressionniste?

– Je sais que certains artistes se fixent des sujets à traiter avant de se lancer dans la composition d'un album. Par la suite, ils s'acharnent à suivre un plan qu'ils se sont fixé. Je ne fonctionne pas ainsi. Je commence à écrire et ensuite je discute beaucoup avec Peter et Mike. Je dessine des paysages, j'imagine des histoires insensées que je remanie par la suite.

– A côté de votre activité de chanteur, vous produisez des films comme récemment Velvet Goldmine, de Todd Haynes. Vous défendez un type de films précis?

– Je travaille actuellement sur plusieurs films très différents. Ce serait impossible de créer un lien entre ces projets. L'essentiel pour moi est que leur scénario soit solide et si possible un rien subversif.

– R.E.M. est entré dans l'histoire du rock, au même titre que les Rolling Stones, Bowie ou Kraftwerk. Comment vivez-vous cette reconnaissance publique?

– Par bonheur, cela n'affecte en rien ce que nous produisons. J'ignore la pression qui s'exerce sur nous, mais cela a été le cas tout au long de notre carrière. Notre statut dans le business musical reste celui d'outsiders, même si nous avons marqué à notre manière une part de l'histoire du rock.

R.E.M. en concert ce soir à l'Auditorium Stravinski Montreux (Ben Harper en première partie). Concert complet.