série tv

«Succession»: la famille est si belle quand elle s’éviscère

Un magnat des médias, genre Murdoch, ne meurt pas à 80 ans, ce qui provoque des déchirures parmi ses enfants. La grande série HBO de l’année a été snobée par les diffuseurs européens; elle mérite pourtant d’être vue. Surtout à Noël

Quoi de mieux, en cette période de fêtes et de chaleureux rassemblements familiaux, qu’une série racontant une famille dans laquelle les enfants rêvent d’émasculer le patriarche – ou de le décapiter, selon l’humeur –, et où ces mêmes enfants passent leurs journées à s’éviscérer?

C’est une famille au-delà du dysfonctionnel, qui entre dans une guerre totale, avec des armes bien contemporaines, notamment l’argent et internet. En sus, il s’agit d’un clan de riches, dont il est plaisant, pour les manants que nous sommes, de suivre les trahisons, les déchirures et les pendaisons psychologiques.

Rien de tel pour bien célébrer Noël, non?


Lors de notre découverte de la série: «Succession», la série qui plante l’argent au cœur de la famille

Peu connue ici, snobée par Canal+ ou la RTS mais montrée par OCS via Swisscom TV, Succession est la grande série HBO de l’année. Sa sortie en DVD tombe à point nommé.

Le résumé

Logan Roy (Brian Cox) est le patriarche. Originaire d’Ecosse, il vit à New York. Il a monté un empire des médias et des loisirs, avec des filiales dans les parcs de loisirs ou les croisières. La provenance varie, ce n’est pas l’Australie, mais l’inspiration du personnage est claire: c’est un décalque de Rupert Murdoch. Et comme chez les Murdoch, un fils, Kendall (Jeremy Strong, une découverte) est promis à la succession, sauf que le vieux le trouve toujours faible et indigne de lui succéder.

Le hic est que les autres descendants ont déserté. Roman, le dandy (Kieran Culkin), déteste le monde des affaires. Connor, l’aîné (Alan Ruck), aussi: il a même fui dans le désert, et rêve de régler le problème de l’eau sur Terre. Quant à la seule fille, Siobhan (Sarah Snook, épatante), elle est sans doute plus intelligente que tous ses frères réunis, mais elle persiste à se tenir à distance des délétères affaires économico-familiales.

Retrouvez tous nos articles sur les séries TV

Une tragédie bien structurée

Tragédie minutieusement conçue en dix épisodes, Succession commence le jour du 80e anniversaire du chef de clan. Dans son luxueux appartement new-yorkais, il reçoit ses enfants et leur annonce son intention de faire entrer sa troisième épouse dans le trust familial (oui, le même genre de trusts que chez les Hallyday). Le fils Kendall, qui doit par ailleurs négocier une difficile acquisition pour le groupe, s’insurge: il perdrait de son pouvoir, longuement acquis.

Tout ce petit monde part (en hélicoptère, il va sans dire) dans une verdoyante banlieue pour une brève partie de baseball. Durant laquelle Roman s’illustre par son arrogance de classe en promettant un million de dollars à un fils de latinos pauvres présents par hasard au bord du terrain, s’il réussit un lancer de balle. Pendant ce temps, le père indique ne pas vouloir lâcher les rênes de son entreprise, au grand dam de Kendall. Puis il est victime d’un AVC.

Ensuite, avec méthode – par exemple une quasi-unité de lieu par épisode ou duo d’épisodes –, le feuilleton détaille les stratégies des uns et des autres dans le maelström qui s’est déclenché. Il y a beaucoup d’argent en jeu, même si Kendall découvre vite que le groupe est surendetté. Sa solution à ce problème va aggraver la situation.

Un souffle chaud de «Dallas»

Conçue par Jesse Armstrong, un trublion anglais qui avait cocréé Peep Show en Grande-Bretagne au début des années 2000, qui a tenu naguère une colonne politique dans le Guardian, et qui est passé dans la restreinte écurie de Black Mirror, Succession renouvelle le genre de la guérilla familiale chez les riches, une veine évidemment juteuse.

Il y a, dans le pipeline qui a permis cette fiction cruelle, un peu du gluant liquide de Dallas. Les déchiquetures des Roy font penser au vieux soap dramatique des années 1970-1980, lorsque les Ewing se trahissaient du petit-déjeuner au dîner.

L’époque a changé. On ne se tire plus dessus à coups de colt, et les lucratifs sites web ont remplacé le poisseux pétrole. Mais la férocité de Succession, qui aura une deuxième saison, fait penser aux duels des Texans de naguère, lesquels avaient inauguré la piste du feuilleton TV familialement hargneux. En sus, Succession suce jusqu’à la moelle la mythologie du rêve américain, ramené ici à un niveau qui tient de l’épure: la quête d’argent et de pouvoir, à tout prix. Sans conteste, ce feuilleton tient de la purge de Noël.


A propos de la saison 4 de Black Mirror: Toujours aussi puissante, la série «Black Mirror» élargit sa palette

Publicité