Jusqu’ici, la réalité virtuelle (VR) avait beau proposer des expériences vertigineuses, elle avait ceci de sécurisant qu’elle s’effectuait bien tranquillement les fesses posées sur un siège. Ou au pire debout, dans un champ d’action assez restreint et sur un solide plancher des vaches… Eh bien, oubliez ça! Avec l’attraction Red Bull The Edge: A Matterhorn VR Experience, qui ouvre ses portes mardi 22 juin au Musée suisse des transports de Lucerne, il va falloir se mettre réellement en danger. Imaginez: vous êtes dans la peau d’un alpiniste gravissant le Cervin. Face à vous, une paroi rocheuse de 5 mètres vous sépare encore du sommet de cette mythique montagne… Seul problème: il va vraiment falloir les gravir, ces 5 petits mètres. Et ce, sur un mur de grimpe, un casque VR vissé sur la tête, avant de pouvoir évoluer sur la fine arête reliant le «sommet suisse» au «sommet italien», et ainsi découvrir le paysage majestueux des Alpes qui s’étend tout autour. Et accessoirement, un vide de plus de 1000 mètres à vos pieds…

Ne cherchez pas, cette association entre réalité virtuelle et salle d’escalade est unique au monde. Et non seulement cette première est suisse, mais elle a été conçue par deux cinéastes-producteurs genevois, Consuelo Frauenfelder et Stefan Lauper, à travers leur société Garidi Films. Auteurs de quelques courts métrages et coproducteurs, entre autres, du Daim, de Quentin Dupieux, et d’Annette, de Leos Carax, film d’ouverture du prochain Festival de Cannes, ils ont conçu de A à Z cette expérience de réalité virtuelle. Une véritable attraction à l’américaine, digne d’un parc à thème. Prévue pour le grand public, dès 12 ans, mais à déconseiller aux acrophobes.

Un véritable mur de grimpe

A l’origine de cette aventure, il y a un film expérimental, La Nouvelle Vague (2016), tourné par le duo en 3D sur le barrage de Luzzone, au Tessin, déjà dans l’optique de livrer quelques sensations fortes aux spectateurs. «On a ensuite eu envie de suivre un alpiniste, raconte Consuelo Frauenfelder. La réalité virtuelle nous tentait, mais on n’aimait pas son côté statique. On voulait mettre le corps de nos spectateurs en mouvement. Voire en danger. Et très vite est venue cette idée de combiner la VR avec un véritable mur de grimpe.» Une idée folle puisqu’il fallait trouver le moyen de faire correspondre au millimètre près la position des saillies rocheuses virtuelles à celle des prises d’escalade bien réelles du mur de grimpe, de manière à ce que lorsqu’on agrippe un élément dans le casque, la main ne tombe pas 2 centimètres à côté de son pendant réel. Ce qui n’avait jamais été tenté.

Sur le film «Annette»: Leos Carax, en route pour Cannes via Genève

«On a fait des tests et ça a marché du premier coup, continue Stefan Lauper. On a eu la chance d’arriver au moment où la technologie le permettait. Tout va tellement vite dans ce domaine. En deux ans et demi de conception, on a dû changer trois fois d’équipement pour rester à jour.» Pendant longtemps, le casque était encore relié aux serveurs par un câble qui filait au plafond avec un rail chargé de suivre l’utilisateur dans ses déplacements. Trop contraignant. Et puis la sortie d’une nouvelle carte graphique plus performante, il y a six mois, a finalement permis d’opter pour un casque autonome, bien plus pratique, avec toute la technique logée dans un sac à dos.

C’est en attirant l’attention de la branche suisse de Red Bull que le projet prend brusquement de l’ampleur. Y voyant un vrai potentiel, la maison mère entre même dans la danse, avec l’idée de décliner l’expérience à d’autres sommets prestigieux dans le monde. C’est d’ailleurs la marque de boisson énergisante qui propose d’ancrer l’attraction au Musée suisse des transports, à côté de son espace dédié aux nouvelles technologies, Media World. Elle fait surtout appel à un cabinet d’architectes genevois, 3BM3, qui conçoit un étonnant pavillon de 15 mètres de haut, dans l’agora du musée, sorte de volume à facettes reprenant la silhouette du Cervin, comme si le bâtiment lui-même était issu du monde numérique. De quoi abriter cet espace dédié à l’attraction VR, mais aussi une salle équipée d’un large écran illustrant un timelaps du Cervin, histoire de donner à tous un aperçu du panorama, même ceux qu’effraie le mur de grimpe.

Le diable est dans les détails

Mais qui dit réalité virtuelle dit images de synthèse. Et après avoir commandé une modélisation du Cervin à la société vaudoise SenseFly (composée de 3333 images de 20 Mpx chacune, prises par leurs drones) ne restait plus qu’à dénicher un studio capable de produire les décors imaginés par les deux Genevois. «Contrairement à ce qui se fait habituellement en VR, on ne voulait pas d’un traitement «jeu vidéo», précise la cinéaste. Plutôt de l’hyperréalisme, pour rester au plus près du cinéma.» Le duo jette alors son dévolu sur X Studios, à Orlando, en Floride. Un spécialiste de la réalité virtuelle ayant déjà collaboré avec Disney pour ses parcs d’attractions. «On a dû batailler pour arriver à un degré de réalisme satisfaisant, poursuit Stefan Lauper. On voulait qu’une personne qui soit déjà montée au sommet retrouve les mêmes sensations, le panorama exact, avec au loin la Dent d’Hérens, le mont Rose, le Liskamm, et on a demandé à des alpinistes de nous aider à trouver les bonnes textures, les bonnes teintes. On disait au studio que non, le caillou, là, n’est pas de la bonne couleur. Ou qu’en Suisse, en été, le ciel est plus contrasté que ça…»

Dans le même souci de réalisme, le mur de grimpe a été aménagé pour reproduire un passage bien précis de l’ascension: l’arrivée sur le «sommet italien». Seule concession, le duo a dû se résoudre à placer une barre pour aider les utilisateurs à se hisser au sommet, lorsqu’il s’agit de se redresser sur l’arête. «A ce moment, vous avez 1000 mètres de vide autour de vous, rappelle Stefan Lauper. On voulait éviter que les gens ne se retrouvent figés de peur ou perdent l’équilibre.» Et Consuelo Frauenfelder d’enchaîner: «Même les guides de haute montagne qui nous ont servi de consultants avaient les jambes flageolantes face au vide. C’est dire si a priori on a réussi notre coup. Après, de toute façon, si vous vous sentez vraiment mal, vous levez la main et tout s’arrête. Des assistants viennent alors vous aider et un treuil vous descend au sol.»

Départ de la cabane de Solvay

Elément ô combien essentiel à une bonne immersion, l’univers sonore a aussi bénéficié d’une solide attention, mélange d’éléments enregistrés en conditions réelles et d’autres créés de toutes pièces. Certains sont même interactifs, comme le bruit du craquement de la neige sous les pas, qui varie en fonction de l’épaisseur de la poudreuse, ou encore le vent tournoyant dans toutes les directions.

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Quant à l’attraction, elle débute par un film d’introduction mettant en scène un freerider romand, Jérémie Heitz, et un alpiniste de Zermatt, Samuel Anthamatten, ce dernier étant chargé de guider l’utilisateur tout au long de l’expérience sous la forme d’un avatar. Il faudra alors entrer dans une reconstitution du refuge Solvay, situé à 4003 m d’altitude, sur le fil de l’arête est du Cervin, pour commencer à s’équiper: des capteurs aux mains et aux pieds, le sac à dos abritant la technique et enfin le casque VR, un Valve Index. Sans oublier le harnais de sécurité. Ensuite? On sort de la cabane au petit matin… Les concepteurs promettent une ascension pleine de surprises.

«Red Bull The Edge: A Matterhorn VR Experience», Musée suisse des transports, Lucerne, à partir du 22 juin.


De la VR qui zieute vers le 7e art

Impossible de tester l’attraction Red Bull The Edge: A Matterhorn VR Experience au moment d’écrire ces lignes, elle n’est tout simplement pas prête. Mais on sait qu’elle a été conçue sous forte influence cinématographique. Leurs créateurs, Consuelo Frauenfelder et Stefan Lauder, ne sont pas des cinéastes – et cinéphiles avant tout – pour rien. A la base, le projet avait d’ailleurs pour titre de travail Dream Peaks, clin d’œil appuyé à la série Twin Peaks, de David Lynch, l’un de leurs réalisateurs fétiches. Le duo avait même des rêves de grandeur pour commencer l’aventure, avec une introduction à la James Bond, où l’utilisateur aurait dû être hélitreuillé de la cabane du Hörnli à la dernière portion de la montagne à gravir, prenant place sur une espèce de balançoire durant le trajet dans les airs.

Des frères Lumière à Hitchcock

«Ça aurait été grandiose, explique Consuelo Frauenfelder, mais ça donnait une fausse idée des valeurs de la montagne, où l’hélicoptère doit être utilisé comme moyen de sauvetage, pas de divertissement.» L’agent 007 restera néanmoins présent – du moins dans l’esprit – à travers une montre connectée, une Alpina AlpinerX, que l’utilisateur pourra consulter en levant simplement le poignet. Pas de gadgets à la clé, ici, comme les Oméga employées par James Bond, mais toute une série d’informations délivrées en temps réel: altitude, température, baromètre… et météo, puisqu’au cours de l’ascension, le temps va se gâter.

Les deux créateurs envisagent aussi de décliner leur attraction à d’autres sommets. Si El Capitan, déjà au cœur du documentaire oscarisé Free Solo, pourrait aisément constituer une première déclinaison, les cinéastes se voient déjà dans la peau de Cary Grant, en train de rejouer les scènes finales de La Mort aux trousses, d’Alfred Hitchcock, sur le mont Rushmore. Mais c’est finalement aux balbutiements du cinéma que renvoie pour eux cette attraction. «L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, des frères Lumière, est lui aussi un film qui était présenté dans les foires, nous rappelle Stefan Lauper, et les gens étaient bluffés par son réalisme. Là, c’est pareil: votre cerveau a beau savoir qu’on est dans un pavillon, en sécurité, il se croit au sommet du Cervin!»