Société

Suicide accompagné: le deuil des proches

Toujours plus de suicides assistés ont lieu en Suisse. Le sujet reste cependant tabou. Il sera abordé lors du colloque «Le suicide, osons en parler!» les 2 et 3 mai dans le cadre du 29e congrès du Graap-Fondation à Lausanne

La colère, contre la maladie, contre le destin, contre l’absurdité, fait partie des émotions qui submergent un individu au moment de la perte d’un proche. En Suisse, les suicides accompagnés sont de plus en plus pratiqués (965 décès en 2015 d’après l’Office fédéral de la statistique, et le chiffre est en régulière augmentation). Or, quand une personne met elle-même fin à ses jours, cette colère peut être dirigée contre elle, ce qui rend les deuils encore plus difficiles. «On va beaucoup guider la famille vers l’externalisation de la colère. La décision de mourir n’aurait pas été prise en dehors d’un certain contexte et nous aidons la famille à diriger sa révolte contre ce contexte, pour l’aider à distinguer la personne de son acte», explique Alexandra Spiess, de l’association As’trame, qui soutient les familles en deuil.

Toujours plus de familles doivent faire face à l’annonce d’un proche qui n’entrevoit pas d’autre solution que de faire appel à une association d’aide au suicide, comme Exit A.D.M.D. ou Dignitas - Vivre dignement - Mourir dignement. Une possibilité de se préparer au départ de la personne mais qui ne permet pas pour autant d’éviter le deuil, selon Alexandra Spiess. «C’est une chose d’accepter la mort prochaine d’un être cher, et c’en est une autre d’éprouver concrètement la perte et le manque.»

Pour Murielle Pott, professeure ordinaire à la Haute Ecole de santé (VD), «les sentiments négatifs des proches n’ont que peu le droit de cité durant le processus du suicide accompagné. D’une part parce qu’il y a beaucoup de choses à faire pour obtenir l’aval de l’association et pour garder le patient suffisamment en forme, et d’autre part parce qu’il y a un souhait de pacifier la situation. Ce n’est qu’après le décès que les proches peuvent penser à eux et à leur deuil.»

Faire face à l'urgence

Cette épreuve reste un processus, et chacun le vit de manière différente. Plus que la façon de mourir, c’est la qualité de la relation qui impacte les difficultés traversées par les proches. «La capacité à gérer les conflits dépend du degré de sécurité relationnelle de la famille, explique Alexandra Spiess, et le suicide assisté ajoute parfois une dimension d’urgence qui peut compliquer les choses.»

Au début j’étais fâchée. Je trouvais cette décision égoïste. Mais avec le temps, j’ai pu me projeter et comprendre

Léonie

De l’urgence, il y en a dans les cas de grandes souffrances physiques. Mais ce n’est pas une règle générale. La procédure prend du temps, un temps important pour les familles, qui permet d’accepter, de comprendre et de constater les souffrances. C’est le cas de Léonie, dont la mère est partie avec Dignitas il y a deux ans: «Au début, j’étais fâchée. Je trouvais cette décision égoïste. Mais j’ai pu me projeter et comprendre qu’elle avait une épée de Damoclès au-dessus de la tête. J’ai eu le temps de saisir le degré de son mal-être.» Le temps est un facteur fort, et souvent objet de négociation entre le patient et les proches, qui décident parfois ensemble le jour du décès. La temporalité dépend beaucoup de l’état du patient et de l’acceptation des proches – d’une semaine à deux ans, tous les cas de figure existent.

Impliquer les proches

«Quand les douleurs physiques ne sont pas trop difficiles à supporter, on essaie de gagner du temps, surtout quand on a le sentiment qu’il y a encore des choses à régler dans la famille.» Le docteur Beck, de l’association Exit, insiste sur l’importance de la communication, un autre élément central au processus. La discussion permet aux proches d’être impliqués, de négocier les aspects logistiques et de régler d’éventuels conflits. «Le pire, c’est quand un patient ne prévient pas du tout sa famille, c’est alors particulièrement compliqué et douloureux», relate Silvan Luley de l’association Dignitas.

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«Je suis contente que ma maman nous l’ait dit avant. Si elle ne l’avait pas fait, c’est comme si elle ne nous avait pas laissé la possibilité de comprendre. Parler et être associé à la décision amène beaucoup de sérénité et de dignité dans ce qu’on garde comme image de l’autre», raconte Léonie. Régine, dont un proche s’est suicidé seul et sans prévenir, pour des raisons de santé, confirme: «Je n’aurais pas discuté sa décision mais j’aurais aimé qu’il se laisse du temps. Faire appel à une association de soutien au suicide permet de prévenir cette précipitation. Et d’atténuer le choc.» Des associations qui se revendiquent d’ailleurs de la prévention du suicide, en proposant des alternatives, comme le suicide assisté.

Plus vous êtes proche de la souffrance de l’autre, plus vous allez être enclin à l’aider

Murielle Pott, professeure à la Haute Ecole de santé

Du temps de qualité

Albert a appris le projet de sa grand-mère quelques jours auparavant. «Je n’ai jamais cherché à mettre une adversité dans ce qui s’est passé. Elle avait pris cette décision, on avait eu de jolis moments, ça ne servait à rien d’être fâché. Ça aurait été égoïste de notre part.» Cela leur a permis, à lui, à sa sœur et à ses cousines, de dire adieu de manière très douce. «On a passé un après-midi et une soirée avec elle. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas passé du temps tous ensemble. Elle m’a encore appelé la veille de sa mort pour prendre des nouvelles et faire le point. Et c’était super.» Mettre une énergie particulière pour passer un moment de qualité avec elle lui a permis de garder un beau souvenir et de laisser partir son aïeule en paix.

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Pour Murielle Pott, «dans les cas de suicides assistés, il y a peu de complications au deuil, parce qu’un dialogue a eu lieu avant». 75% des proches adhèrent à la décision du patient. «Plus vous êtes proche de la souffrance de l’autre, plus vous allez être enclin à l’aider. Même ceux qui ne sont pas d’accord finissent en général par accompagner l’autre, et vont tout faire pour que cela se passe dans les meilleures conditions.» Une contradiction – aider un proche aimé à mourir – qui nourrit un sentiment ambivalent, un mélange de tristesse et de soulagement. Et de culpabilité, «présente dans toutes les situations de deuil; elle est indissociable de ce chaos émotionnel», explique Alexandra Spiess.

Malgré tout, dans la plupart des cas, les proches sont présents à la fin du processus. «Nous conseillons aux adhérents de proposer à la famille d’accompagner la procédure de préparation et d’être là au moment du décès. Cela permet aux proches de se préparer et de voir, de vivre le moment, et de comprendre que l’adhérent est parti en dignité et sans souffrance. Sans cela, ils se posent beaucoup de questions.» Pour Silvan Luley, être là lors des derniers instants facilite le deuil, permet de se rassurer et de lever des doutes. Dans tous les cas, une fois la personne partie, une nouvelle étape commence. Albert se souvient: «J’ai vraiment l’impression qu’on a fait les choses correctement. Mais l’absence n’est pas plus supportable pour autant.»


Le suicide, osons en parler!, dans le cadre du 29e congrès du Graap-Fondation, Casino de Montbenon, Lausanne, les 2 et 3 mai. 

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