C’est une sorte de récompense pour services rendus à la photographie, comme d’autres veillent à la nation. La Royal Photographic Society, situé à Bath, dans le Somerset anglais, a remis jeudi à William A. Ewing son Outstanding Service to Photography Award. Créé en 2009, ce prix a notamment été décerné à Terence Pepper, de la National Portrait Gallery, Kathy Ryan, du «New York Times Magazine» ou encore Weston Naef, longtemps à la tête du département photographie du J. Paul Getty Museum. Bill Ewing, ancien directeur du musée de l’Elysée, à Lausanne, s’en réjouit, lui qui dit être «tombé dans la photographie pour de mauvaises raisons».

Le Temps: Comment réagissez-vous à l’annonce de ce prix?

William A. Ewing: C’est évidemment une bonne nouvelle et cela compte d’autant plus pour moi que ma femme et mes enfants sont anglais. Depuis mon entrée dans le monde de la photographie, je n’ai jamais fait moins de trois visites par an à Londres, pour des livres ou des expositions.

- Racontez-nous cette entrée…

- Je travaillais comme anthropologue au Canada. En 1971, la bourse de Montreal a déménagé. Un théâtre s’y est installé et le directeur m’a fait visiter les lieux. Il y avait un espace immense inexploité. Je lui ai dit: «Tu devrais faire une galerie». Il m’a répondu: «Fais-le toi!» Nous avons conclu un marché pour six mois, j’ai songé à la photographie car il n’existait pas alors de galerie spécialisée. J’ai invité des grands noms comme Lartigue, Friedlander ou Cornell Capa. Je n’étais pas intimidé car je ne venais pas de ce monde-là. Durant cinq ans, je me suis occupé de tout, les expositions, l’encadrement, la publicité. Cela a été un laboratoire incroyable. Puis Cornell Capa m’a proposé de devenir directeur des expositions pour l’International Center of Photography, à New York. J’y ai passé sept ans, avant de m’installer comme indépendant, aux Etats-Unis puis et à Londres.

- De 1996 à 2010, vous dirigez le musée de l’Elysée.

- C’est une autre histoire incroyable, je ne pensais pas être sélectionné! J’ai appris énormément et réalisé des choses importantes. Mais être directeur est pour moi un statut par défaut. Je préfère la liberté de l’indépendance.

- Comment s’organise votre travail?

- Je travaille à la fois sur des expositions et sur des livres, notamment chez Thames & Hudson où je suis directeur de projets curatoriaux. Il faut les deux pour arriver à en vivre. Parmi mes derniers projets, je citerais le travail sur Roger Ballen ou l’exposition à La Chaux-de-Fonds sur Le Corbusier et la photographie. Ce que je préfère, c’est explorer une thématique, c’est comme une formule mathématique avec une constante – le motif – et des variables – les stratégies adoptées par les photographes pour traiter le sujet. Je me suis penché sur les fleurs – tous les grands photographes ont des images de fleurs, le corps ou les paysages. Le projet actuel est le plus ambitieux; il traite de la civilisation, c’est-à-dire de la manière dont nous vivons aujourd’hui.

- C’est vertigineux!

- Oui, cela englobe l’habitat, les transports, la violence… Mais la photographie est un travail collectif; pour chaque zone d’activité humaine, il y a un photographe sérieux qui travaille en profondeur. L’exposition est prévue à Seoul en 2018, puis elle voyagera. Le projet est soutenu par la Foundation for the exhibition of Photography, qui organise des expositions et leurs tournées.

- Parlez-nous du Todi Circle.

- Depuis 2012, j’invite des collectionneurs, artistes, historiens, conservateurs, galeristes… à parler de l’avenir de la photographie. L’idée est venue de la frustration durant ces colloques où l’organisateur interrompt systématiquement les discussions quand ça devient intéressant. J’ai voulu créer un événement sans cette pression. Chaque année, je convie douze personnes au Todi Castle, en Italie, pour réfléchir durant cinq jours. Chacun apporte des livres et évoque son expérience. Par exemple, le gros souci des galeristes aujourd’hui est la concurrence des maisons d’enchère. Les musées, eux, vivent l’abolition des départements de photographie, si longs à conquérir, au profit d’une entité générale beaux-arts.

- Pensez-vous que le Todi Circle puisse remédier à ces problèmes?

- Le partage d’expériences est déjà une bonne chose. Beaucoup n’imaginent pas ce que vivent les autres acteurs du domaine. Et nombre de projets sont nés après un Todi Circle.

- Ces discussions vous donnent-elles confiance quant à l’avenir de la photographie?

- Oui car le niveau de passion dans chacun de ces domaines est fascinant. Même les galeristes sont des gens passionnés, qui ne font pas ça pour l’argent. J’ai une vision plus négative quand je vois la force de l’école et le fondamentalisme de l’art contemporain quant à la photographie. Je suis frappé par le manque de spontanéité – pourtant au cœur de la photographie – des jeunes. On leur apprend à manager leur carrière avant tout. Lors du portrait des 50 jeunes artistes de l’une des expositions re-Generation à l’Elysée, nous pensions utiliser un appareil du groupe. 49 étaient venus sans, parce que ça fait touriste. Seul le Japonais en avait un! Dans un autre registre, je suis subjugué par la qualité des images de presse aujourd’hui. Beaucoup pourraient tenir sur un mur au grand format.