Pompéi: une dizaine de chiens fuyant les chaleurs de l'été se sont réfugiés dans la «Maison des Vettii». Des chiens abandonnés toujours plus nombreux, faméliques, squameux, pelés, le poil terne. On en voit errer un peu partout à Pompéi. «Ah oui! ces chiens, voilà ce qui m'occupe ces jours.» Pietro Giovanni Guzzo, barbe grise, accent romain, tire flegmatiquement sur sa pipe dans le bureau du surintendant de Pompéi et d'Herculanum qu'il occupe depuis quatre ans. «Je n'ai rien contre les chiens, mais ils n'ont rien à faire ici, il faudra trouver une solution. On m'a donné une adresse à Rome… vous connaissez?» Les chiens errants, c'est un peu le tourment de tous les maires d'Italie. «Maire, je le suis aussi en quelque sorte, maire de Pompéi.»

Le site est énorme: soixante-six hectares, dont quarante-quatre ont été exhumés. Près d'un demi-million de mètres carrés à entretenir «comme une vraie ville». Pompéi est dotée d'un réseau électrique et d'installations hydrauliques, de services de voirie et de surveillance: 140 gardiens se relayant toutes les huit heures, «un par hectare, insuffisant». L'antique cité vésuvienne n'est pas vraiment une ville morte; elle est, au contraire, surfréquentée, car elle attire près de 2 millions de visiteurs chaque année, plus de 5000 par jour. «Quatre millions de mains qui touchent, qui dégradent, qui souvent emportent un souvenir.» Quatre millions de pieds qui foulent les dallages des rues et les pavements des maisons, les mosaïques, les usent, les ébranlent. La nature n'est pas moins dommageable. Le soleil, la pluie qui ronge les murs, le vent qui gomme les fresques, les tremblements de terre. Et la végétation. La luxuriante végétation de cette fertilissime terre volcanique qui fit la fortune des villes vésuviennes. Partout des herbes envahissantes, des arbustes, des arbres même, et le lierre qui agresse la maçonnerie, la fend. «Cela n'a l'air de rien, mais c'est un combat de tous les jours.» Et à Herculanum, dix fois moins visitée, les problèmes sont les mêmes.

Si le tourisme de masse est une calamité, c'est une calamité nécessaire. Les entrées ont rapporté 12 milliards de lires en 1995, 15 milliards en 1996 (environ 13 millions de nos francs). Jusqu'en 1997, ces recettes étaient intégralement administrées par le Ministère des biens culturels qui n'en reversait alors que 5 milliards. Tel était en effet le budget annuel de la surintendance. Qu'en restait-il pour l'archéologie proprement dite, «après avoir payé les salaires des quelque 700 employés de la surintendance, les notes de téléphone et d'électricité, le papier hygiénique»? Et il n'y a pas que Pompéi et Herculanum. Le surintendant Guzzo règne sur pas moins de vingt-quatre communes et leurs sites archéologiques, leurs villas, leurs fouilles, Castellamare di Stabia, Torre Annunziata (Oplontis), Bosco Tre Case, Boscoreale. Or, le 17 octobre 1997, le statut juridique de la surintendance de Pompéi et d'Herculanum a changé; elle est aujourd'hui un établissement public autonome, indépendant de Naples. Les recettes des entrées aux sites lui restent donc acquises, c'est elle qui en administre les bénéfices. «L'année passée, nous avons encaissé 17 milliards de lires, c'est bien, c'est mieux que les années précédentes, mais c'est encore insuffisant: le seul traitement des ordures coûte un demi-millard et autant le débroussaillement.»

Et les particuliers? Le ministre des Biens culturels n'avait-il pas eu l'idée de leur proposer d'adopter une insula, par exemple, dont ils auraient pu exploiter pendant trois ans le nom, l'image, voire le nom même de Pompéi, à des fins publicitaires, en échange de fonds? Le chapitre sponsors n'a pas l'air d'enthousiasmer le surintendant. «Oui, mais les résultats sont plutôt maigres.» Pier Giovanni Guzzo cite les 100 000 dollars offerts par le World Monument Fund, soutenu par l'American Express Italia, et destinés à restaurer la «Maison des Vettii»; la convention passée avec une société liée à Intrapresae Guggenheim Collection, 3M Italia, active dans le domaine de l'art et des biens culturels. «Et, récemment, celle passée avec Mastroberardino, qui fera du vin à Pompéi – du Pompéi bien sûr.» Mastroberardino, l'un des plus fameux producteurs de Greco di Tufo et de Fiano di Avellino, qui sont aussi d'antiques cépages.

Un peu plus du tiers, soit 22 hectares, du site de Pompéi, qui en compte 66, n'a jamais été fouillé. «A Pompéi, on ne fouille plus, ni à Herculanum.» C'est qu'il y a plus urgent: conserver et restaurer. «Ma tâche consiste d'abord à conserver le site, martèle Guzzo, ensuite à faire en sorte que les visiteurs puissent le voir, sinon il n'y aura bientôt plus rien à voir.» Il est vrai qu'il y a de moins en moins à voir, à Pompéi. En quarante ans, la surface visitable, 44 hectares en principe, a été fortement réduite. Et treize seulement des 60 domus accessibles en 1956 le sont encore aujourd'hui. Le tremblement de terre de 1980 n'a guère arrangé les choses. Plus les visiteurs augmentent, moins il y a à visiter. Si, donc, on ne fouille plus, c'est qu'il y a bien autre chose à faire. «Les fonds dont dispose la surintendance ne suffisent déjà pas, et de loin, non seulement pour conserver le site tel qu'il est, pour le restaurer, mais pour l'empêcher de disparaître, on ne va donc pas affronter les 22 hectares encore enterrés, cela ne ferait qu'accroître les surfaces à entretenir. Pour entreprendre des fouilles de cette envergure, il faut un projet et des financements. Cela dit, nous pouvons commencer demain, avec un projet financé.»

Depuis quinze ans, vingt ans peut-être, la grande presse internationale multiplie les constats catastrophiques, tous plus alarmants les uns que les autres, annonçant «les derniers mois de Pompéi», «la seconde mort de Pompéi» et autre apocalypse menaçant la cité vésuvienne. Justifié? «Si on ne fait rien, et il est urgent d'agir, je prévois que Pompéi pourrait disparaître dans une cinquantaine d'années.» Que faire? «Rien que pour conserver ce qui a été dégagé, Pompéi a besoin d'urgence de 500 milliards de lires sur dix ans.» Un demi-milliard de francs, pour donner une idée. «Je ne sais pas combien coûte un kilomètre d'autoroute, mais ça ne doit pas en faire beaucoup.» Et le surintendant Guzzo de conclure sur un ton à la fois fataliste et mélancolique: «Il faut laisser aux générations à venir le soin d'exhumer ce qui est encore dissimulé sous la roche volcanique.»