Au fond, Vincent Baudriller, c’est Rodrigue à Lausanne. Il a l’ambition et la douceur mêlées du héros cornélien. Il feint de ne douter de rien – il doute de tout. Il a besoin de ravir – et d’être ravi. Il va vite aussi. A 35 ans, il tuait le père, Bernard Faivre d’Arcier, patron du Festival d’Avignon. Lui et sa complice Hortense Archambault s’asseyent sur le siège directorial. On est en 2003 et les connaisseurs ricanent: ces deux novices ne résisteront pas à la cuistrerie des ministres, aux accès séditieux des intermittents. Dix ans plus tard, Vincent Baudriller laisse à son successeur Olivier Py un festival flambeur. Et il débarque à Lausanne, avec sa femme, ses trois enfants, ses mille et un contacts qui sont le trésor de guerre d’un directeur.

Depuis quinze jours à peine, le nouveau patron de la maison bivouaque à Vidy – ou presque. Il se glisse dans les salles pour assister à une répétition, se fond le soir dans la foule, histoire de sentir l’humeur du public. «Ce qu’il y a de bien à Lausanne, c’est que de partout on voit loin.» Ça, il le dit l’autre matin, en regardant le lac. Un instant, il se rappelle le Dunkerque de son enfance, les cargos qui trompettent et la mer qui chinoise. En préambule de l’entretien, il explique qu’il veut se donner le temps de définir clairement son projet, qu’il a une saison pour cela. Mais il a déjà un cap.

Samedi Culturel: Allez-vous faire la révolution à Vidy?

Vincent Baudriller: Je viens en héritier, c’est-à-dire en rénovateur. C’est en transformant l’héritage qu’on le fait vivre. Cette maison a été marquée par René Gonzalez. Tout comme lui, je crois à l’importance d’avoir un producteur et non un artiste à la tête d’un théâtre. Un producteur fait tout pour permettre à un créateur de réaliser son rêve; il s’efface au service d’un autre. C’est ce que j’ai fait à Avignon et ce que j’ai l’intention de faire ici, en m’appropriant l’histoire des lieux.

A quoi ressemblera votre Vidy?

Il restera une scène de création importante, comme sous René Gonzalez. Mais il s’ouvrira davantage encore aux esthétiques contemporaines qui me sont chères, à des artistes qui font feu de toutes les matières, arts plastiques, danse, texte, etc. Ce que j’attends d’un spectacle, c’est qu’il me perturbe, me dérange. Ce qui m’importe, c’est de ressortir du théâtre avec des questions.

Qui ferez-vous venir?

Il y a des fidélités qui vont se poursuivre entre Avignon et ici. Je pense à des artistes comme Vincent Macaigne ou Christoph Marthaler qui, bien que Suisse, ne s’est produit qu’une fois ici. Il y a un principe simple: pour que Vidy continue de rayonner, il faut qu’il produise des objets qui ne se font pas ailleurs. C’est parce que Christoph Marthaler, pour donner un nom, créera un spectacle ici que les gens viendront de loin pour le découvrir. Et ce rayonnement profitera à des créateurs moins connus.

Une partie de la profession romande a reproché longtemps à René Gonzalez de la délaisser. Quels sont les créateurs d’ici que vous voudriez voir à Vidy?

Je suis contre la discrimination positive. L’origine géographique ne peut pas être un critère. Cela dit, le rôle de Vidy est d’accompagner des artistes suisses. Il y en aura évidemment à l’avenir: un acteur performeur comme Massimo Furlan ou la chorégraphe Cindy Van Acker ont leur place ici, comme beaucoup d’autres.

Y aura-t-il à Vidy un esprit festival?

Mais il existe déjà, non? Cette semaine, trois spectacles se jouent en même temps. Ce qu’on peut imaginer, ce sont des semaines consacrées à un artiste et à sa galaxie, qui peuvent permettre au public et à des programmateurs internationaux de s’immerger dans une œuvre.

Avec quelles institutions travaillerez-vous?

J’aimerais collaborer à Lausanne avec le Théâtre de l’Arsenic et le Musée de l’Elysée notamment, des lieux qui considèrent comme moi que le théâtre est un art contemporain et qu’on y va non pour reconnaître une forme ancienne, mais pour être surpris.

Mais quelle place ferez-vous aux grands auteurs classiques, Shakespeare hier, Michel Vinaver aujourd’hui?

Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. La seule qui vaille est celle de la nécessité d’une œuvre. Sophocle, Büchner, Molière sont des matériaux extraordinaires à condition d’être portés par des créateurs. La mise en scène est un acte d’art contemporain. Les artistes du nord, les Allemands Thomas Ostermeier et Frank Castorf par exemple, n’hésitent pas à récrire un texte. C’est pour cela que leur lecture est passionnante. En France, ce type de traitement est mal vu.

Une ligne très contemporaine peut faire peur au public et…

Je vous arrête. En Avignon, quand nous sommes arrivés, Hortense Archambault et moi, on nous a posé la même question. Or nos dernières éditions ont été marquées par des taux de fréquentation record, de plus de 90%, bien supérieurs à ceux de nos prédécesseurs. Nous sommes allés à la rencontre du public pour l’éclairer sur les enjeux de nos créations. A Lausanne, je m’investirai pareillement pour donner l’envie du théâtre. Et il y aura, dans la programmation, des portes d’entrée différentes.

Les atouts intrinsèques de Vidy?

Son architecture, d’abord, celle de Max Bill. Son théâtre, celui qu’il construit en 1964, est exceptionnel dans ses proportions et dans sa disposition. Regardez la grande salle: le plateau est immense, mais la jauge, 395 places, modeste. C’est le genre de rapport entre public et scène dont rêve tout metteur en scène. Il y a autre chose de merveilleux ici: toutes les salles et les bureaux convergent vers le foyer, cet espace où on peut partager une expérience artistique. Car c’est ce partage qui est essentiel. En France, on a construit beaucoup de théâtres qui n’intégraient pas cette dimension, avec leurs halls monstrueux, leurs bâtiments surdimensionnés. Max Bill, lui, a tout compris.

Le théâtre souffre de la crise, en France en particulier. Or, c’est avec ce pays que Vidy a beaucoup coproduit. Où trouverez-vous de nouveaux moyens?

En vingt ans, les réseaux ont changé, l’Europe centrale et orientale pèse beaucoup plus dans les coproductions. A Avignon, j’ai travaillé avec des partenaires internationaux qui n’étaient pas français. Je le ferai ici aussi.

Quels sont les trois artistes suisses qui comptent pour vous?

Christoph Marthaler d’abord. J’aime la façon dont ce metteur en scène musicien observe la fragilité de l’humain, dans les petites choses comme dans les questions métaphysiques. J’aime aussi la façon très libre dont ses acteurs occupent la scène. Christoph Marthaler engendre des microcosmes, qui résultent d’une science du montage et de la composition.

Et encore?

Le cinéaste Alain Tanner. J’aime sa liberté, celle en particulier de son film La Salamandre et de son héroïne jouée par Bulle Ogier. Son personnage résiste en s’échappant. L’autre grande figure, c’est Jean-Luc Godard. On ne mesure pas assez son influence sur les jeunes créateurs de la scène, ceux qui ont moins de 30 ans. A Avignon, ils ne me parlaient pas de Jean Vilar, mais de Godard, de son génie du montage et du collage, on y revient.

Où aimez-vous vous asseoir dans une salle de théâtre?

Au milieu du public. Quand on est responsable d’un spectacle, on le vit avec une incroyable intensité. J’ai l’impression d’avoir un capteur sur chaque spectateur. Si le spectacle ne marche pas, l’épreuve physique est très forte. Même heureux, je ressors épuisé.

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