Récit

«Je suis un pauvre type»

Roland Jaccard glace son autobiographie à l’autodérision et décline son image en amoureux de l’Extrême-Orient, en Narcisse et en érudit

Genre: Récit
Qui ? Roland Jaccard
Titre: Ma Vie et autres trahisons
Chez qui ? Grasset, 196 p.

Le (très amusant) site personnel de Roland Jaccard s’intitule «Save Our Self». Un programme que le diariste définit dès la première page et auquel il s’est toujours tenu: «J’ai tenté d’être un écrivain S.O.S./Simple, original, sexy./ Simple comme Cioran./ Original comme Wittgenstein./ Sexy comme Louise Brooks.»

A peine bachelier, il publiait à Lausanne des aphorismes sur l’inconvénient d’être né. Un demi-siècle et de nombreux livres plus tard, sa vie – avec les «autres trahisons» qui l’ont marquée – correspond à l’autoportrait ci-dessus et à l’image qui figure également sur son site, celle que cet hédoniste pessimiste aime à donner de lui: jeune, mince et bronzé, allongé au bord d’une piscine, probablement celle de Montchoisi, dans sa ville natale. Il l’a quittée pour Paris, où il a mené une vie de dilettante mais aussi de chroniqueur au Monde, d’écrivain et d’éditeur (c’est lui qui a amené aux P.U.F. André Comte-Sponville et son best-seller, Petit Traité des grandes vertus).

Ma vie et autres trahisons est un récit autobiographique, retravaillé, élégant, enlevé, glacé à l’autodérision: «Je suis un pauvre type», revendique Roland Jaccard, non sans satisfaction. Un pauvre type, donc, qui, comme son maître Cioran, a éludé le suicide annoncé jusqu’à ce qu’il soit vraiment trop tard.

Il s’applique très vite à donner de lui d’autres images, plus flatteuses. Un amoureux de l’Extrême-Orient – sous les espèces de très jeunes Japonaises, Coréennes, Chinoises, toutes «sexy comme Louise Brooks» – mais aussi pour ses écrivains et ses modes de vie. Un provocateur prudent, dont les flèches se sont émoussées avec le temps et les changements de paradigmes moraux. Un Narcisse un peu fané. Un érudit touche-à-tout qui ne dédaigne pas de pratiquer le name-dropping.

Il cite d’ailleurs, «par pure vanité», le philosophe Clément Rosset, qui, à l’occasion de la publication de son journal, L’âme est un vaste pays (1984), cerne les deux «atouts» de ce dandy professionnel: «1) une aisance dans «la confession» (c’est Rousseau sans la raideur – plutôt Montaigne, donc); 2) ceci surtout qui m’a frappé: l’art de suggérer ce qu’il y a à la fois d’anodin et de grave dans la frivolité, la superficialité, bref la substance de toute vie. En paraphrasant Nietzsche: ça devient profond à force d’être superficiel.» Trente ans plus tard, on ne saurait dire mieux.

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