Journal de bord

«Que suis-je venu faire ici en Polynésie en décembre, moi qui exècre le balnéaire?»

«Les Marquises doivent être autre chose qu’un cimetière d’étrangers célèbres», disait Lucien Kimitete. Dans ses chroniques, Blaise Hofmann s’efforce d’aller voir au-delà des tombes et des mythes, tournant le dos à la plage, le vrai visage des îles

«Que suis-je venu faire icien Polynésie en décembre,moi qui exècre le balnéaire?»

«Les Marquises doivent être autre chose qu’un cimetière d’étrangers célèbres», disait Lucien Kimitete. Dans ses chroniques, Blaise Hofmann s’efforce d’aller voir au-delà des tombes et des mythes, tournant le dos à la plage, le vrai visage des îles

Genre: Journal de Bord
Qui ? Blaise Hofmann
Titre: Marquises
Chez qui ? Zoé, 236 p.

«Monsieur le journaliste, dites donc, que savez-vous de notre culture?» Délicat d’écrire sur les Marquisiens, gens qui peuvent, semble-t-il, se montrer susceptibles quand on s’aventure à décrire leurs danses et leurs coutumes. L’écrivain Blaise Hofmann ( Estive, L’Assoiffée chez Zoé, Notre Mer ou Billet aller simple à L’Aire) l’a appris à ses dépens, lui qui, voyageant, l’hiver passé, aux Marquises pour assister notamment à un festival des arts du Pacifique – son premier chapitre! –, s’est vu vertement tancé par des gens du lieu, après avoir publié sur son blog ses considérations, pourtant très doucement ironiques, de voyageur et de curieux.

Etranges – et passagères! – colères que Blaise Hofmann raconte dans Marquises. Car le chroniqueur suisse qui explore ces lieux antipodiques et livre ici un rapport vagabond de son périple d’île en île, semble loin de vouloir se gausser des habitants des lieux. Il apparaît plutôt d’une bonne volonté et d’une candeur à toute épreuve, prêt à rencontrer ce nouveau monde. Tout au plus traîne-t-il à sa suite une légère nostalgie, fruit de trop nombreuses lectures, susceptible d’irriter l’habitant du lieu. Aussi s’efforce-t-il d’admirer aussi bien les coutumes ancestrales que les nouvelles mœurs mondialisées. Il se console à longueur de phrases des époques disparues, et se moque volontiers de lui-même, lorsqu’il rêve trop fort de jungle inviolée et de cannibalisme authentique: «Le randonneur ignore encore qu’il n’y a rien de vierge ici. Les Marquises sauvages et préservées que vendent les dépliants de tourisme vert n’existent plus. La forêt primaire a disparu, envahie par des espèces non indigènes.» Qu’importe, il fait bon quand même, crapahuter dans cette «jungle pour débutant».

Et pourquoi pas une île déserte? Celle de Motane, par exemple, où notre reporter des îles s’offre un court séjour clandestin et intense qu’il conclut: «Je dois me faire une raison, l’idée de l’île déserte était une mauvaise idée. […] Cette île manque surtout d’humour, la beauté n’est pas très amusante.»

Dans le même souci de respect de l’identité marquisienne, le narrateur renonce à passer trop de temps sur la tombe de Jacques Brel –, mais il ne sacrifie pas pour autant celui qui, avec Rimbaud et Che Guevara, l’a suffisamment impressionné pour justifier ce pèlerinage au bout du monde. Le narrateur est venu voir Brel, mais cela ne lui suffit pas et lui fiche même un sacré coup de fiu, de blues polynésien. Et il verra heureusement, pour ses lecteurs, beaucoup d’autres choses que des «tombes d’étrangers célèbres». Il rencontre des gens, se fait raconter des histoires, joue les Robinson, les archivistes, les naufragés, les campeurs, les joyeux convives, les grenouilles de bénitier, les écrivains.

C’est lorsqu’il voyage dans le temps qu’il fait ses rencontres les plus savoureuses. Ainsi ces deux Vaudois, venus en colons aux îles, et qui racontent leurs bonheurs et leurs déboires dans les lettres qu’ils renvoient au pays. Une correspondance jaunie, que consulte et transcrit le narrateur, où l’eau douce du Léman se mêle au sel des lagons et les requins aux filets de perche.

Il y a le charme de ces îles, décrites par Blaise Hofmann. Le soleil écrasant confère à ses récits un effet surexposé, ce qui à l’heure où les jours raccourcissent réchauffe agréablement. Le voyage est aussi saisi dans toute sa précarité et ses ratages: beuveries de hasard, panneaux d’interdiction, obstacles boueux, moustiques, le pseudo-paradis n’est pas sans pièges… Beaucoup d’autodérision lutte efficacement contre des considérations qui pourraient passer pour naïves mais qui sont celles d’un regard premier, affectueux et ouvert. Et puis, le narrateur a des lettres, il se souvient de Melville, Loti, Stevenson, London, et d’autres moins connus, arpenteurs eux aussi, déçus ou amoureux, des Marquises.

Marquises, rappelle le narrateur, c’est le nom que les étrangers, les Français, ont donné à l’archipel, le nommant et en prenant possession brutalement, tout à la fois. En langue locale, ce coin du monde s’appelle en fait – comme tant d’autres – «La Terre des hommes». Et c’est bien vers une terre des hommes, imparfaite, comique et belle aussi, que l’on suit Blaise Hofmann.

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Blaise Hofmann

«Marquises»

«Après trois mois de repérage dans l’archipel sur une goélette à deux mâts, François décide de s’établir sur l’île de Fatu Hiva, la moins peuplée, «c’est comme la vallée du Rhône, mais en petit»…»
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