Avec sa tour d'entrée aux tuiles de couleur et son aile de cathédrale gothique, le Musée national à Zurich est le symbole de la conservation du patrimoine national. Depuis 1898, il est chargé de «collectionner les objets ayant une importance historique et culturelle et les rendre accessibles au public».

Mais alors qu'Andres Furger, le directeur de cette vénérable maison, se trouve sur un siège éjectable, et que la Confédération s'interroge sur sa politique des musées, la question se pose: la mission de cette institution plus que centenaire a-t-elle encore un sens? Touristes allemands, chinois ou canadiens, ou confédérés pure souche, les visiteurs qui passent en ce matin pluvieux la tour d'entrée du Musée national de Zurich ont une idée bien précise de ce qu'ils attendent: ils veulent en savoir plus sur la Suisse, de la préhistoire à nos jours. Nous leur emboîtons le pas.

«Les temps enfouis, préhistoire et protohistoire», promet l'aile est. Les objets sont exposés par thèmes, les explications écrites réduites au minimum. La gardienne de la salle propose à tous les visiteurs un catalogue assez épais consacré à la section archéologique - en allemand, français ou anglais. Dans une solide vitrine en bois de la salle intitulée «Se vêtir et séduire», on admire la paire de bracelets torsadés en or. N45, selon le petit carton posé à côté. Quand on a compris le système de renvoi, le catalogue décrit l'objet, son époque et le lieu où il a été trouvé. La masse des objets est écrasante. Les visiteurs consacrent en moyenne dix minutes à ces salles, remarque la gardienne. Les jambes déjà un peu flageolantes, c'est le moment d'un saut dans le temps, jusqu'à l'art sacré du Moyen Age. Le regard énigmatique d'une Vierge - «fragment, bois de tilleul, XIVe siècle» - trouvée en 1924 dans le chœur de l'église de Rarogne ne livre pas son secret.

Dans le «Circuit d'histoire culturelle», le fil rouge est ténu. La cohabitation des objets n'est pas évidente. Comme par exemple dans la salle consacrée au patriarcat zurichois du XVIIe siècle. On y trouve deux hauts poêles en faïence, la robe d'église d'une gente dame, un retable présentant les autorités zurichoises, et un automate maure, étrange figure d'un nègre en habits multicolores, un cadran d'horloge sur la poitrine. Les forces baissent, on traverse encore au pas de charge les salles historiques, chambres entières d'origine - lambris, mobilier, portes et plafonds - intégrées dans le musée lors de sa construction au XIXe siècle.

Premier constat, il est difficile de s'orienter dans la richesse de ces collections. Il n'existe ni dépliant, ni catalogue qui permette une vue d'ensemble des époques exposées. Pour les classes ou les groupes, le Service pédagogique du musée met un large matériel à disposition. Mais rien pour le simple visiteur. Ou, comme le résume un touriste allemand à la fin de sa visite: «Je ne sais toujours pas quand la Suisse a été fondée.»

L'historien Georg Kreis voit dans cette fonction de référence historique l'utilité du Musée national: «Savez-vous que le dernier manuel d'histoire suisse remonte à 1983? On attend du Musée national qu'il fasse la synthèse entre toutes les dimensions du pays.» Peter Jezler, directeur (zurichois) du Musée historique de Berne, va dans le même sens. «Le Musée national est un symbole de la cohésion nationale, au même titre que les CFF.» Mais, pour Peter Jezler, le Musée national pourrait faire encore plus. «Il n'y a pas de musée en Suisse qui exprime un sentiment d'appartenance commune, comme le fait par exemple celui de la Constitution à Philadelphie, aux Etats-Unis. Malgré les zones d'ombre de son histoire, par exemple pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Suisse peut se présenter avec fierté.»

L'époque récente, précisément, n'est pas la force du Musée national. Pas étonnant pour un pays qui a mal à son histoire. D'ici à la fin de cette année, une section semi-provisoire devrait être consacrée à cette période, avec une place faite aussi bien aux conclusions du rapport Bergier qu'aux témoignages d'Archimob. Une lacune qui ne choque pas Jean-François Bergier: «On ne peut pas tout couvrir. Mais il est important que les trous soient signalés. Car le sens de la chronologie fait de plus en plus défaut chez les jeunes générations. Le musée doit participer à cette mise en perspective.»

Dans un pays fédéraliste, un Musée national ne va pas de soi. Certains cantons s'étaient opposés vigoureusement à sa création au XIXe siècle. La découverte, avec les lacustres, de lointains ancêtres dans lesquels toutes les parties du pays pouvaient se reconnaître a mis tout le monde d'accord. Mais il a fallu cent ans avant que ne soit ouverte une antenne romande, dans le château de Prangins. Ce qui n'améliore pas la lisibilité de la fonction du Musée national, éclaté sur trois sites avec un découpage artificiel. La maison mère à Zurich est censée couvrir toutes les époques, l'antenne romande est dédiée aux XVIIIe et XIXe siècles, et le Forum de l'histoire à Schwyz se consacre à la vie quotidienne au Moyen Age.