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La Suisse aux couleurs des années 1900

Le Musée gruérien expose 300 autochromes réalisés en terre helvétique sur les 5000 recensés.Une ambitieuse publication documente cette pratique

La Suisse aux couleurs des années 1900

En images Le Musée gruérien expose 300 autochromes réalisés en terre helvétiquesur les 5000 recensés

Une ambitieuse publication documente cette pratique

C’est une prophétie rédigée par Alfred Stieglitz dans la revue Photography en 1907: «Bientôt, le monde sera fou de couleurs et ­Lumière en sera responsable.» Elle donne son titre à la nouvelle exposition du Musée gruérien, à Bulle, consacrée aux autochromes de la Suisse, les premières photographies en couleurs du pays. 1907 est l’année où les frères Lumière présentent et industrialisent leur procédé. Le premier à rendre ses teintes à la planète, à grande échelle.

En préambule, l’exposition illustre de manière ludique les principes de l’autochromie et de la photosensibilité. Un filtre de verre parsemé de points rouges, verts et bleus capte les rayons lumineux. La prouesse des frères Lumière? Réussir à amasser 6000 à 7000 grains de fécule de pomme de terre ainsi colorés au millimètre carré, sans chevauchement. L’autochrome fonctionne sur l’idée de synthèse additive des couleurs: plus il y a de couleurs, plus on arrive au blanc, ce qui revient plus ou moins au contraire d’un mélange de peintures.

L’avantage est que toutes les teintes se trouvent dans le diapositif, contrairement à la trichromie qui oblige à réaliser trois négatifs. Jusque-là, et c’est l’objet de la deuxième salle de l’exposition, on colorisait les photographies à l’encre, à l’aquarelle ou à la craie, ou l’on ajoutait des teintes au moment de l’impression. 1907 promet de figer le monde en «couleurs naturelles», et c’est une révolution.

Mais venons-en au fait. En 2002, le musée de Bulle reçoit le fonds Simon Glasson: un million d’images environ, dont 242 autochromes. Un travail colossal mené par Nicolas Crispini, historien de la photographie, et Christophe Dutoit, responsable éditorial de Regards retrouvés – collections photographiques fribourgeoises, aboutit à l’inventaire de quelque 5000 autochromes réalisés en Suisse, dont l’un a été déniché jusqu’au MoMA, à New York, et beaucoup à Paris. Une petite partie de cette quête, 300 images environ, se retrouve exposée aujourd’hui et publiée dans un remarquable ouvrage scientifique.

Cervin forcément majestueux, château de Gruyères, lac de Montsalvens ou forêt romantique; les paysages aux allures éternelles figurent en tête des sujets photographiés. Ils pourraient avoir été pris il y a un siècle ou avant-hier. Les portraits sont plus rares et très posés, parfois flous – en témoignent les «Indiens» du Cirque Knie en 1923. Contrainte technique. «L’autochrome est une pratique nouvelle, mais qui replace la photographie dans une méthode ancienne, puisque les temps de pose sont longs: de ­l’ordre de 5 à 20 secondes. Cela induit une esthétique particulière, un corpus contraint, jusqu’aux années 1930 et au déve­loppement de l’Agfacolor et du Kodachrome, qui tueront l’autochrome», précise Nicolas Crispini. Et choix esthétique. Le lien évident avec la tradition picturale est souligné par la présence de ­quelques toiles au musée, des Reichlen notamment. «Les photographes, provenant de milieux bourgeois et éduqués, revendiquent cette filiation et s’en inspirent», souligne Christophe Mauron, conservateur du lieu. La modernité visuelle n’est curieusement pas un but, et les artistes d’avant-garde délaisseront totalement le procédé.

Les vues des villes sont nombreuses également, mais restent cantonnées aux façades anciennes et pittoresques. Point d’usines, d’automobiles ni de nouveaux quartiers. On se focalise en revanche sur les jolis mayens et les paysans en tenue traditionnelle qui peuplent les alpages. C’est un choix politique. Au début du XXe siècle, le débat est vif entre un patrimoine à préserver et une modernité supposée dévastatrice.

Outre le contexte, toujours mis en avant dans l’exposition et mieux encore dans le livre, l’identité des auteurs induit aussi un biais. Simon Glasson, d’abord vendeur de matériel de construction et de vin, s’installe comme photographe professionnel à Bulle en 1921. La photographie instantanée en noir et blanc lui permet de couvrir de nombreux reportages et de réaliser facilement des portraits en studio, tandis que les autochromes sont réservés aux paysages grandioses ou bucoliques, qu’il projette lors de conférences, et aux images plus intimes de sa famille. Environ 80 de ses autochromes sont présentés à Bulle.

L’autre grand fournisseur est la Fondation Albert Kahn, à Boulogne-Billancourt (LT du 20.05.2015). Au début du XXe siècle, Albert Kahn, fils d’un marchand de bestiaux alsacien, banquier philanthrope exilé à Paris, pressent que la guerre va bouleverser la planète pour de bon. Soucieux de figer un univers avant qu’il ne disparaisse et convaincu qu’une meilleure connaissance entre les peuples est source de paix, l’homme envoie une vingtaine de photographes et cinéastes en mission à travers les continents. De ces «Archives de la planète» résultent une collection de plus de 72 000 autochromes – l’une des deux plus grands ensembles au monde avec celui de National Geographic, dont 1600 concernent la Suisse. Sept missions sont organisées entre 1911 et 1925. Forcément, elles se concentrent sur l’exotisme helvétique: Landsgemeinde à Uri, vachers et jolies bergères, ainsi que sur les activités de la Société des Nations, à Genève.

Pour le reste, la plupart des autochromistes sont des dilettantes. «L’autochrome est resté une pratique amateure pour deux raisons, relève Nicolas Crispini. Le manque de débouché dans la presse, en raison du coût de reproduction plus que des contraintes techniques (8 bains et 7 lavages sont notamment nécessaires). Et une sorte de chromophobie, associant la photographie couleur à la vulgarité. Il faudra attendre les années 1980 et des gens comme Eggleston pour que la couleur devienne la référence et que le noir et blanc se ringardise.» L’historien, pourtant, évoque une «bombe» dans le domaine visuel, rappelant les mots de Matisse: «Avec la photographie couleur, on ne peut plus faire comme avant.»

Fous de couleur, exposition au Musée gruérien de Bulle du 26 septembre 2015 au 10 janvier 2016.

Publication scientifique aux Editions Alphil, 216 pages, 49 francs.

«Les photographes, d’origine bourgeoise, revendiquent la filiationavec la peinture»

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