Livres

La Suisse, épicentre du siècle rouge

Dans « La Suisse bolchevique », Alain Campiotti dépeint la grandeur et la décadence de l’idéal communiste à travers le destin de militants et de puissants acteurs de l’histoire dont un grand nombre ont séjourné, ou sont nés en Suisse

«Ouvre les yeux, Jules! Vous avez théorisé – Lénine, Trotsky et tous les autres, chacun à sa manière, vous avez théorisé la terreur. Après 1917, vous avez inventé cette machine infernale qui produit ses proies en avançant, qui cherche et trouve des ennemis partout, les broie et finira par vous broyer tous. Aujourd’hui, il n’y a plus de théoriciens, seulement des techniciens sous les ordres de Staline, Koba le grand broyeur.» Nous sommes en 1938, dans un parc heureusement désert à Moscou, et Jules Humbert-Droz, militant de la première heure de l’Internationale communiste, se fait secouer par un certain Pablo, qui semble un spectre houspillant les consciences de militants en plein vacillement.

Balle dans la nuque

Ouvre les yeux! Tel pourrait être le maître mot de ce livre qui raconte l’histoire de dizaines de militants du régime soviétique, dont beaucoup en lien avec la Suisse, tombant la plupart comme des somnambules vers les griffes du totalitarisme. Fritz Platten, le conseiller national qui avait tant voulu monter dans le train «plombé» de Lénine en 1917, et qui finira fusillé dans un camp en 1942; Lydia Dübi, agitatrice bâloise au service du parti, remerciée en 1937 d’une balle dans la nuque, et tant d’autres, de toutes nationalités, croyants fanatiques avalés dans les sous-sols de la Loubianka dans l’étau des purges staliniennes. Le Chaux-de-Fonnier Jules Humbert-Droz n’a eu la vie sauve que parce qu’il a accepté de renier publiquement son ami Boukharine, «l’enfant chéri de la Révolution» qui allait lui aussi être liquidé.

Opération Barbarossa

Journaliste au Temps depuis sa création et ancien correspondant en Chine et aux Etats-Unis, Alain Campiotti n’est pas un kremlinologue patenté. Son livre n’a pas de thèse, c’est plutôt une vaste et tragique «tapisserie», comme il l’appelle, dont l’inspiration lui est venue d’un petit fil ramassé par hasard. Dans les années 1980, en lisant les mémoires de Jean Jérôme, obscur résistant qu’il avait aperçu sur le plateau d’Apostrophes chez Pivot, il apprend l’existence d’un militant rouge neuchâtelois absolument inconnu au bataillon: Reynold Thiel. Celui-ci, surnommé «Double mètre» par sa taille de géant, aurait informé Moscou de l’imminence d’une offensive allemande contre l’Armée rouge en 1941 – la fameuse opération Barbarossa. Pas mal, pour un ressortissant d’une nation sans histoire!

Vraie ou fausse ou partiellement véridique, cette anecdote intrigante a conduit l’auteur aux Archives fédérales. Après un niet initial et beaucoup de patience, il a pu consulter, dans les années 2000, une foule de documents inexploités, qui ont abouti à un feuilleton de 30 épisodes dans les pages du Temps, «Thiel le Rouge». (http://bit.ly/2z0UML3).

Cabaret Voltaire

Mais à force de creuser des sillons, l’objectif initial s’est élargi, débouchant sur de troublantes coïncidences: le fait que Thiel ait habité à deux pas de Lénine à Zurich, un demi-siècle plus tôt, et à quelques rues du Cabaret Voltaire où est né Dada. Le fait aussi qu’un des précurseurs du mouvement Dada, Arthur Cravan, poète et boxeur britannique déjanté né à Lausanne, rencontrait Lev Trotsky en traversant l’Atlantique. Ce genre d’histoire entrelacée fait tout le sel de «La Suisse bolchevique» (lire aussi notre série consacrée au livre).

Et Thiel? Homme d’action plutôt qu’homme d’appareil, il a échappé aux purges staliniennes. Ce natif de Neuchâtel, excellent pianiste et formé à la couture par sa mère, aurait pu avoir une vie bien sage. Or la rencontre à Paris avec sa future épouse Denise Dard lui ouvre les portes d’un cercle d’artistes et d’intellectuels engagés, comme le sculpteur genevois André Lasserre et le peintre Maurice Mendjizki, qui était le neveu du chef de la police politique soviétique.

L’Internationale au village

De retour en Suisse, dans le paisible village d’Hauterive (NE), le couple Thiel-Dard fait sensation en chantant «L’Internationale» à minuit et en s’exerçant au maniement des armes, selon le rapport d’un policier embusqué nommé Troyon. Nous sommes en 1936, et moins d’un an plus tard, le parti communiste, déjà étroitement surveillé, sera interdit après une manifestation qui dégénère à La Chaux-de-Fonds. Habile, Thiel jure au conseiller d’Etat Ernest Béguin qu’il n’a aucun lien avec le communisme. Moins d’un an plus tard, il rejoint les brigades rouges en Espagne.

Dans La Suisse bolchevique, la petite histoire côtoie la grande, les personnages prennent vie à travers une narration assumée et superbement maîtrisée. Sans ce talent d’écriture d’Alain Campiotti, il faut l’avouer, on finirait noyé sous la matière touffue et les innombrables personnages sous les projecteurs.

Amère désillusion

La trame du «siècle rouge», qui apparaît en filigrane derrière la multitude de destins individuels, c’est l’histoire d’une amère désillusion. La chronologie du livre – bien que zigzaguant entre différentes époques – nous entraîne depuis l’aube fervente de 1913, où des émigrés russes installés dans la région lémanique rêvent d’un avenir meilleur dans la bibliothèque d’un certain Roubakine à Baugy-sur-Clarens, jusqu’en 1963 où le «héros» du livre s’écrase, avec 79 autres passagers d’infortune, au-dessus de l’Argovie dans une Caravelle de Swissair. Trente ans après, il ne resterait rien non plus du siècle rouge, si ce n’est le souvenir encore mal digéré d’un immense gâchis.


Alain Campiotti, «La Suisse bolchevique», L’Aire/Le Temps, 600 p.

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