Les attaques fusent et le public est pris entre deux feux. A la Comédie de Genève après Vidy, la comédienne Lola Giouse, salopette sombre sur blouse blanche, interpelle Valerio Scamuffa, même costume, militant de base du Rassemblement populaire suisse: «La peine capitale? C’est votre solution?» Et lui de riposter: «Les pédophiles, Madame, les pédophiles récidivistes restent pédophiles à vie. Il y a des études là-dessus.»

Dans la salle, les échanges claquent et on suit la balle. Cette passion d’en découdre, qui rappelle certaines disputes sur le pavé de nos villes, sous-tend Pièces de guerre en Suisse (Les Solitaires intempestifs), nouvelle pièce de la Neuchâteloise Antoinette Rychner. Celle-ci met au jour un kyste, cette volonté d’une petite minorité de Suisses de rétablir la peine capitale pour les infanticides, comme l’atteste le texte d’une initiative populaire datant du 24 août 2010.

Lire aussi: Antoinette Rychner, l’épopée du quotidien

Le mystère de la «religieuse»

La guillotine comme symbole d’une fracture. L’écrivaine suggère que cette Helvétie que nos voisins s’accordent à trouver si paisible connaît ses guerres, elle aussi, guerres intestines, jamais tout à fait finies, dont l’enjeu, crucial, est l’idée qu’on se fait de son pays, du droit qui doit le régir, de la justice et de sa hauteur.

Lola Giouse et Valerio Scamuffa s’affrontent donc sur le gradin, comme l’a voulu la metteuse en scène Maya Bösch. En une suite de séquences réparties en trois actes – «Rétablissement de la peine de mort», «Les ennemis» et «Grande paix» – Antoinette Rychner s’emploie à éclairer le territoire de nos contradictions. Sa perspective est à la fois idéologique, morale et mythologique – quand Barbara Baker élucide, par exemple, le mystère de la religieuse, ce nom désarmant que les Suisses donnent à la croûte de leurs fondues.

Un air de réquisitoire

L’ambition est grande. L’affaire est-elle pour autant convaincante? Disons que le texte est inégal. Antoinette Rychner met en résonance une série d’événements, de la décision du chef de la police Heinrich Rothmund de fermer les frontières aux sans-visas en 1942 à l’initiative sur les minarets en 2009. Cette conscience historique est la part la plus stimulante de son travail.

En revanche, ses très longues scènes sur le désintérêt du citoyen lambda pour les tragédies du monde quand elles n’ont pas lieu dans un voisinage immédiat, sa dénonciation de nos larmes de crocodile sur le cadavre d’Aylan, cet enfant de 3 ans photographié sur une plage turque, sont plus convenues.

Quand le Britannique Edward Bond écrit au début des années 1980 ses fameuses Pièces de guerre – référence explicite de l’auteur – où il imagine des situations extrêmes dans un pays dévasté, il invite le spectateur à réfléchir à ce qu’il ferait en pareilles circonstances. Antoinette Rychner, elle, cède, avec une certaine candeur, à la tentation moralisatrice. Dans la dernière partie, elle instruit le procès davantage qu’elle n’interroge. C’est la limite de son texte. Son caractère fastidieux.

En 2015: Antoinette Rychner, une plume de prix

Agora grecque

Trop littéral, le réquisitoire? Oui. Le mérite de Maya Bösch et de son scénographe, Thibault Vancraenenbroeck, est de lui avoir donné relief et punch. Voyez comme Fred Jacot-Guillarmod et Valerio Scamuffa se disputent à propos de ces rituels que sont les combats de reines et la Fête de la lutte. Ne pas les apprécier, serait-ce manquer de patriotisme? Ils croisent le fer comme au bistrot, à l’étage d’un édifice qui évoque l’agora grecque.

Cet amphithéâtre, montagne magique et réduit national à la fois, est l’allégorie d’un pays qui hésite sans cesse entre hospitalité et obturation. C’est l’espace d’une guerre de positions. Un Français, joué par Laurent Sauvage – citoyen de la République lui-même –, s’enthousiasme devant ce pays où le conseiller fédéral Didier Burkhalter vit dans un immeuble de classe moyenne. «Moi, j’adore votre système! Je trouve ça super, incroyable, la démocratie directe!» Une citoyenne le rabroue: «Mais, le populisme d’extrême droite, l’instrumentalisation des masses, les initiatives populaires qui font fi du droit humanitaire international…»

«Relier les faits, les causes», dit l’une à la fin. Mais pour faire quoi? «Pour trouver l’issue», soufflent Guillaume Druez, Olivia Csiky Trnka et leur bande. Nu dans son drapeau, un Helvète s’entête. C’est le Sisyphe qui taraude chacun. Il promène sa bannière comme l’autre sa pierre; il ne voit pas le sommet. Son combat ne connaîtra pas de trêve.


Pièces de guerre en Suisse, Genève, Comédie, jusqu’au 6 déc.; Yverdon-les-Bains, Théâtre Benno Besson, les 10 et 11 déc.; La Chaux-de-Fonds, Théâtre populaire romand, le 13 déc.