Suisse 4.0

La Suisse, laboratoire de choix pour les webséries

Vecteurs de nouvelles formes d’écritures, les feuilletons dédiés à Internet offrent un champ d’expérimentation bienvenu. La Suisse s’y démarque, grâce notamment à la RTS

Série. Sirène. Aviez-vous déjà remarqué comme ces deux mots se ressemblent? Leurs référents également, incarnations de la tentation. Cas d’école: vous décidez de renoncer à regarder un James Bond ce soir, soucieux de préserver votre sommeil, et optez pour un épisode de Game of Thrones. Las, comme Ulysse avant vous, vous cédez au chant du générique et visionnez trois chapitres d’affilée. La solution à ce fardeau contemporain consiste à reporter sa soif de suspense et de récurrence sur les webséries. Comptez quelques minutes par épisodes et moins de deux heures pour une «saison» entière. Bonne nouvelle encore: la Suisse est particulièrement dynamique dans ce domaine en perpétuel renouvellement.

A revoir: «It's so L.A.» la websérie documentaire sur la présidentielle américaine diffusée par Le Temps en 2016.

«Plus le temps passe et plus le format est pris au sérieux, parce qu’il permet de tester des choses ou de dénicher des talents, souligne Pauline Cazorla, programmatrice de séries web au Festival international de films de Genève. La Suisse est très active en la matière.» Acteur incontournable: la RTS. Depuis 2013 et la possibilité de réaliser des productions originales pour Internet, le service public a mis en ligne une trentaine de séries courtes. Ce samedi, une nouvelle fiction sera diffusée: Like-moi!, remake d’une création québécoise en partenariat avec France 4 et la RTBF (98 épisodes de 3 minutes, lire ci-dessous). En janvier, #seniors (10 épisodes de 3 mn) constituera une sorte de formation aux réseaux sociaux pour les nuls. En juillet, c’est une collaboration avec le NIFF qui sera dévoilée: Le 5e cavalier, lauréat du Fantastic Web Contest 2017.

Extrait de l'épisode 11 de la version québécoise de «Like-moi!»:

Poids de l’audience Internet

«Notre objectif est d’en proposer deux à trois nouvelles chaque année, après des appels à projets. Pour mon département, il s’agit d’abord de soutenir la culture, argue Françoise Mayor, responsable de l’unité Fiction produite à la RTS. Pour le Labo numérique, il y a également une volonté de rajeunir l’audience.» Le poids de l’audience Internet, pour l’heure, représente en moyenne entre 5 et 10% de l’audience TV. L’équipe purement digitale de l’entreprise se démarque depuis longtemps en matière de webséries, de la savoureuse Contre-pied, interrogeant des personnalités suisses sur l’hymne national, Otto Stich ou le Conseil fédéral, à Break-ups mettant en scène des ruptures.

L’une des dernières en date, Animalis, présentait le blogueur Le Grand JD en reporter animalier. «Diffusée sur la chaîne YouTube du Grand JD, la page Facebook de la RTS et notre site, elle a battu les records d’audience du Web, toutes catégories confondues», se réjouit Michael Lapaire, producteur et journaliste au Labo digital. «Le format est excellent mais la websérie, souvent un coup ponctuel, manque de lisibilité dans l’immensité d’Internet. Pour émerger, il faut un bon contenu, une communauté si possible existante et une offre régulière dans un canal ad hoc», poursuit Serge Gremion, à la tête du Labo numérique. En France, Studio +, propose un abonnement payant, se positionnant comme le Netflix des séries courtes, avec des productions ultraléchées et à gros budget, loin de l’esprit artisanal qui prévaut dans le secteur.

Le mois passé, la RTS, elle, a lancé Tataki, une «chaîne» dédiée au 15-24 ans, dont les contenus, résultats d’appels à projets, sont diffusés sur Facebook, YouTube, Instagram et Snapchat, avec des formats spécifiques pour chacun. «Nous allons d’une minute environ sur Instagram jusqu’à 14-15 sur YouTube mais cela reste globalement court. Nous nous donnons trois mois pour tester différentes formes puis nous resserrerons l’offre en 2018», éclaire Serge Gremion, responsable du projet.

Plus d’audace

Pour les chaînes télévisées, la websérie offre un champ d’expérimentation inédit. «Les chaînes doivent avoir un retour sur investissement, qui se compte en termes d’audimat, lorsqu’elles produisent une série. Il y a beaucoup moins de pression quant aux résultats sur le Web, et donc beaucoup plus d’audace», analyse Pauline Cazorla. Et de citer Dawaland, coproduit par Arte et la RTS, une histoire crayonnée sur une feuille A4, ou Monsieur Flap chez france TV, un type ayant fesses et testicules à la place du visage. Dans le milieu, les Belges sont unanimement salués pour leur humour absurde et leur témérité. Récemment, la RTBF a produit PLS, une série à durée de vie limitée diffusée sur Snapchat.

Mais au-delà des chaînes, des particuliers ou des studios se lancent afin de partager une expérience ou se faire connaître à moindres frais. Citons Ma femme est pasteure ou le moins convaincant Ladies happy hour. Des entreprises utilisent également le format comme vecteur de publicité. Récemment, l’Office des vins vaudois a produit La petite cave vaudoise tandis que la Migros mettait en scène La Joue, un Anglais dont la joue possède la consistance d’un steak cuit à point.

Question de rythme

Le studio lausannois messieurs.ch est régulièrement sollicité par des sociétés pour fabriquer des séries brèves. «Avant, nous réalisions des vidéos qui duraient 2 minutes mais les gens ne regardaient que les trente premières secondes. Dorénavant, nous coupons le contenu en épisodes, ce qui assure également une présence plus longue sur le Web», expliquent Nathan et Gabriel Saurer.

Pour Bertrand Saillen, organisateur du Swiss Web festival et plus récemment du Royaume du Web, la question de la durée n’est plus primordiale. «Il y a deux ans, je vous aurais dit que l’avenir résidait dans les formats courts. Je n’en suis plus si sûr. Deux types de consommation cohabitent: le bref et le zapping dans les transports par exemple et le plus long pour le soir et le week-end. Il y a peu, Le Grand JD a diffusé des 26 minutes, soit un format classique de la télévision, et il affiche un temps de visionnement d’au moins 75%, qui plus est sur des sujets comme l’Irak ou le réchauffement climatique. Si le rythme est là, la durée importe peu.» Comme pour un article, non?


Cinq webséries made in Switzerland

■ «Like-Moi!» (98 épisodes de 3 minutes)

L’original québécois met en scène un groupe d’amis féru de réseaux sociaux et de conversations absurdes. La série s’était fait connaître avec l’épisode de «La photo du bébé», dans lequel un jeune homme refusait de regarder le portrait d’un nouveau-né, pour ne pas avoir à dire aux parents – ses copains – que l’enfant était moche le cas échéant.

Réalisé par Nadja Anane et François Uzan, avec Charles Nouveau.
Coproduit par la RTS, France 4 et la RTBF.
Diffusé à partir de samedi 2 décembre sur le YouTube de Tataki, rts.ch et dès le 4 à la télévision dans le Court du jour.

■ «Animalis» (10 épisodes de 6 minutes environ)

Caméra au poing, le youtubeur Julien Donzé, soit Le Grand JD et le photographe animalier Fabien Wohlschlag s’embarquent à la découverte d’animaux sauvages. Entre forêts, montagnes et rivières, ils traquent les marmottes, les blaireaux, les gypaètes ou même les limaces. La série se veut documentaire, donc, mais avec une subjectivité assumée et un ton badin. S’appuyant sur la grande communauté de fans du Genevois, elle a battu tous les records d’audience Web de la chaîne publique.

Produit par la RTS.
Diffusé fin 2016 sur rts.ch, la page Facebook de la RTS et la chaîne YouTube du Grand JD.

Le premier épisode d'Animalis:

■ «Do not track» (7 épisodes)

Interactive et documentaire, la série aborde la question de la protection des données sur Internet. Mettant en scène un jeune journaliste, elle utilise également les données du spectateur en temps réel et c’est assez vertigineux. Dans le premier épisode, la météo locale apparaît par exemple à l’écran et les connexions de votre site d’information préféré sont passées au crible. «Nous voulons expérimenter le tracking pour ainsi mieux le comprendre. Nous vous demanderons de nous donner des informations personnelles sur vos goûts, vos avis, vos habitudes. Plus nous en saurons, plus vos épisodes seront personnalisés», indique la note d’intention à ses victimes consentantes.

Coproduit par Arte notamment, avec une participation de la RTS.
Diffusé mi-2015 sur rts.ch et donottrack-doc.com.
 

■ «Ma femme est pasteure» (2 saisons, épisodes de 4 minutes environ)

Clara, ex-guide de voyages, devient pasteure dans la région vaudoise, Son mari Thomas est sans emploi et agnostique. Il doit faire face au manque de disponibilité chronique de son épouse, aux intrusions des vieilles paroissiennes et aux nombreux sermons de Madame. Elle est ultraconnectée aux réseaux sociaux, bonne vivante et hyperactive. La saveur de la série tient au fait que les deux personnages sont pasteure – à Genève – et mari de pasteure dans la vraie vie.

Réalisé, scénarisé et interprété par Carolina et Victor Costa.
Lancée en 2015, la série en est à sa deuxième saison, après 11 chapitres d’un premier volet. Visible sur YouTube notamment.

Le premier épisode de «Ma femme est pasteure»:

■ «La petite cave vaudoise» (8 épisodes de 3 minutes)

Quatre personnages se croisent dans un bar à vin: le tenancier et son épouse, normaux, le meilleur ami du patron, mythomane et malhonnête, sa petite copine, crédule. Chaque épisode met en avant un vin, avec des titres aux noms évocateurs tels «Je suis Dezaley! Mais j’ai encore soif…» ou «La Saint-Saphorin, c’est sans fin.» L’humour est clairement potache, parfois lassant, mais dans le registre publicitaire, c’est plutôt frais et bien mené.

Un projet de l’Office des vins vaudois.
Réalisé par Sébastien Galifier.
A voir sur lapetitecavevaudoise.ch


Définition

Une websérie est une série destinée à être diffusée sur Internet. Le plus souvent, les épisodes durent entre trois et dix minutes. Si la websérie s’épanouit généralement dans le domaine de la fiction, le terme englobe de plus en plus de feuilletons documentaires ou hybrides. Les chaînes de télévision publiques sont de grandes productrices de webséries, ce qui leur permet de rajeunir leur audience et soutenir la création tant que de tester de nouvelles formes d’écritures et de dénicher des talents. D’abord très artisanales, les webséries peuvent désormais atteindre des budgets conséquents et jouir d’une esthétique très peaufinée. 

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