Cinéma

La Suisse et Marvel, une fascination

Que seraient les super-héros de Stan Lee sans la Confédération? Non seulement le blockbuster «Avengers: Endgame» a fait appel à de nombreux talents helvètes, mais les héros en collants semblent aussi très attirés par nos contrées… Décryptage avec des spécialistes

Et si Thor venait se ressourcer en cure thermale en Suisse? Ou Tony Stark ouvrir un compte à Genève? Mercredi prochain, les super-héros vont encore passer un sale quart d’heure face à Thanos, avec la sortie en salles d’Avengers: Endgame, film censé clore plus de dix ans d’univers cinématique Marvel. Mais en attendant, on a voulu se pencher sur les liens que pouvait entretenir le studio avec la Confédération helvétique. Car étonnamment, notre pays a servi de pied-à-terre à bon nombre de super-héros.

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On ne sait pas encore si l’équipe d’Avengers: Endgame y fera escale, mais les fans se souviennent probablement que dans le premier Captain America, Howard Stark, père de Tony alors aux commandes d’un avion survolant la Suisse en pleine Seconde Guerre mondiale, proposait au «super-soldat» de s’arrêter à Lucerne pour déguster une fondue. Iron Man 3 débute, lui, par un plan sur le Palais fédéral, à Berne, où l’on retrouve Tony Stark à moitié ivre après y avoir donné une conférence. Et dans la série Les agents du SHIELD, l’un des personnages principaux va se faire soigner à Zurich…

Clichés à exploiter

On pourrait continuer comme ça encore un moment. «La Suisse a toujours exercé un grand pouvoir de fascination sur Marvel, explique Luc Grandsimon, spécialiste des comics à la FNAC de Lausanne. Pour le public américain, il faut des choses faciles à comprendre et avec notre pays, les scénaristes peuvent aisément exploiter un certain nombre de clichés: la montagne, la fondue, Genève et ses conventions internationales, la neutralité du pays, mais aussi sa collaboration avec les nazis durant la guerre…»

Des clins d’œil aux terres helvètes que l’on retrouve avant tout dans les comics originaux. «Il ne faut pas oublier que quand Marvel Studios lance une production cinématographique, décrypte Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs à Yverdon, un staff spécial, connaissant par cœur l’univers Marvel, est chargé d’analyser le moindre aspect du scénario pour voir à quels éléments des comics ils pourraient les rattacher. Si une scène précise prend place à Zurich dans un comic, elle se déroulera à Zurich au cinéma. Sinon, les fans vont hurler au manque de cohérence.» Ainsi, dans les bandes dessinées, on apprend que la Sorcière rouge (interprétée au cinéma par Elizabeth Olsen) a par exemple vécu un temps dans un chalet dans les Alpes suisses; dans un château de la Jungfrau, un savant s’était intéressé d’un peu trop près aux rayons gamma et avait fini terrassé par Hulk.

Dessinateurs enfants d’immigrés

«Les expériences génétiques d’Arnim Zola en Suisse, évoquées dans le premier Captain America, poursuit Marc Atallah, sont également directement tirées des comics. A l’époque, les scénaristes jouaient avec la proximité politique entre la Confédération et le nazisme, ou encore avec le fait que la Suisse était l’un des premiers pays européens à avoir ratifié les lois de l’eugénisme. Les bandes dessinées se sont toujours inspirées du réel pour développer leurs intrigues, même si elles l’ont souvent fait de manière stéréotypée.»

Ne perdons pas non plus de vue qu’aux débuts de Marvel, en 1939, bon nombre de scénaristes, coloristes et dessinateurs sont des fils d’immigrés de familles juives d’Europe de l’Est, pour qui les références au Vieux Continent comptent énormément. A commencer par Martin Goodman, fondateur de Marvel, fils de Lituaniens. Mais aussi Jack Kirby et Stan Lee, deux des plus importants scénaristes de l’écurie, le premier avec des origines autrichiennes, le second roumaines.

Croix blanche, pas de pouvoir

En décembre 2000, la Suisse écope d’ailleurs de son propre super-héros: Weisse Kreuz (la Croix blanche), qui apparaît dans la ligue européenne. «Il y avait à l’époque une volonté d’étendre les frontières, continue Luc Grandsimon. Après tout, il n’y a pas de raison que tous les super-héros élisent domicile aux Etats-Unis. Ce Weisse Kreuz apparaît toutefois à peine dans quelques cases. Et sa croix blanche sur un costume rouge, ce n’est pas très fin. Il ne manquerait plus qu’il lance de la fondue en guise de super-pouvoir…» A ce sujet, c’est d’ailleurs le mystère complet, l’encyclopédie Marvel ne lui en répertoriant aucun. Même son cocréateur, Jae Lee, n’a pas pu nous éclairer. «Je me souviens très peu de cette époque, a-t-on réussi à lui arracher par e-mail. Impossible de vous expliquer ce que nous avions prévu.»

Les chances de voir un jour Weisse Kreuz transposé à l’écran sont donc assez maigres. Mais après tout, les super-héros font peut-être bien de ne pas trop s’imposer en Suisse. Quand on voit ce qui arrive à Manhattan dans le premier Avengers, littéralement rasé après l’affrontement qui oppose les héros à des hordes d’extraterrestres, on est bien content de garder nos vaches, nos banques et nos montagnes intactes.


«Avengers: Endgame» et ses cinq Suisses

♦ Lara Lom

Productrice d’effets visuels, la Genevoise s’est occupée des deux derniers Avengers pour Cinesite, l’une des compagnies les plus respectées du milieu. Au tableau de chasse de la jeune femme figurent aussi des films comme Skyfall ou Traque à Boston. Mais avec Avengers: Endgame, elle s’est surpassée. Pas étonnant: avec un film d’une durée de trois heures, ça en fait des effets spéciaux!

«Le Temps»: Quel est votre parcours?

Lara Lom: Je suis née à Genève et j’ai toujours rêvé de travailler dans le milieu du cinéma. J’ai fait mon bachelor aux Etats-Unis, en cinéma, théâtre et littérature, puis mon master à Londres, cette fois en dramaturgie et scénarisation. Mais question boulot, la compétition était rude. J’ai alors décidé d’aller à Berlin, où on m’a offert un poste sur les effets visuels de Hugo Cabret, de Martin Scorsese. Notre équipe a gagné l’Oscar cette année-là, en 2012, et ça m’a ouvert toutes les portes. J’ai bougé de boîte en boîte pour monter les échelons, et aujourd’hui je suis fière d’être productrice à 31 ans, alors que la moyenne d’âge dans le milieu est de 40-50 ans. Sur Avengers: Infinity War et Endgame, je dirigeais une équipe de 175 personnes, et en réunion, c’est vrai que tout le monde me regardait avec l’air de dire: «C’est qui cette jeunette?»

En quoi consiste votre travail?

Les studios de cinéma envoient leur script à toute une série de compagnies d’effets spéciaux et je dois alors leur proposer le meilleur prix pour décrocher le job. Ils nous attribuent ensuite les effets spéciaux de scènes bien précises et, sur la base du story-board ou du scénario, il s’agit d’offrir une évaluation du coût des effets visuels. Mon travail consiste à livrer des effets impeccables tout en respectant les délais. Il faut parfois dire aux artistes, qui ont tendance à trop peaufiner leur travail: «OK, là on arrête et on passe au suivant.» Mais le rythme est intense, surtout quand on approche de la date de sortie. Là, ces deux derniers mois, c’était du 7 jours sur 7.

En quoi «Avengers: Endgame» est-il différent du précédent?

Comme les scènes live ont été filmées dans la continuité d’Infinity War, on a reçu les plans assez tôt. C’est à ce moment-là qu’on peut vraiment commencer à travailler. Généralement, chez Marvel, on les reçoit tard dans le planning parce qu’ils retournent souvent des scènes au dernier moment, et c’est la folie pour finir à temps. Mais là, au lieu de passer deux mois sur un plan, on y travaillait parfois jusqu’à six mois, du concept au rendu final. Dans un sens, c’est plus confortable, mais le budget est aussi plus difficile à gérer.

♦ Beat Frutiger

Talentueux chef décorateur, le Zurichois travaille depuis près de vingt-cinq ans à Hollywood. Il s’est occupé des décors de blockbusters tels que Star Trek et Captain America: Le soldat de l’hiver, mais aussi de films plus intimistes comme Rencontres à Elizabethtown.

«Le Temps»: Sur quelles scènes avez-vous travaillé pour «Avengers: Endgame»?

Beat Frutiger: On a tourné le film directement à la suite du précédent: deux productions tellement énormes qu’on était onze directeurs artistiques à se partager le travail. J’étais responsable de deux ou trois très grands décors, comme celui de la scène où Gamora encore enfant rencontre Thanos sur sa planète, dans Avengers: Infinity War. La seule chose que je peux vous dire à propos d’Endgame, c’est que je me suis occupé d’une scène de flash-back dans les années 1960 avec Captain America… Si je vous en dis plus, je vais avoir des ennuis. Je n’ai jamais vu un tournage aussi secret que celui-là. Ils ont quand même tourné deux ou trois fins différentes pour être sûrs qu’un minimum de gens sache comment le film se termine. Ils ne doivent pas être plus de douze à être au courant! Même pour le scénario, je n’ai reçu que les pages concernant mes scènes.

Quelles sont les différentes étapes de votre travail?

Tout commence par les dessins de préparation destinés à vendre nos idées aux réalisateurs. Mais en fin de compte, c’est Kevin Feige, le patron de Marvel, qui décide. C’est quelqu’un avec qui j’aime beaucoup travailler. Il sait très bien ce qu’il veut, connaît par cœur les moindres détails de son univers et laisse surtout une certaine liberté à toute l’équipe créatrice. Une fois que l’idée est validée, on réalise une maquette pour les plus gros décors, afin de montrer aux différentes équipes ce qui va se passer, ce qu’on va faire, comment… Après, l’idée est de décider quelle partie on va construire en réel et laquelle sera élaborée en images de synthèse. C’est un équilibre assez difficile à trouver, mais pour les acteurs, c’est très important d’avoir des repères et un maximum de choses qu’ils peuvent voir, toucher, afin d’appréhender leur rôle au mieux.

Vous n’êtes jamais frustré quand les effets visuels prennent trop le dessus?

De temps en temps, «monsieur Ego» vient effectivement te balancer un «Merde, j’aimerais bien construire ça en réel!» [Rires…] Mais reste toujours la recherche et la conception, étapes primordiales de mon travail.

Parvenez-vous à insérer des touches suisses dans vos décors?

Sur un film comme ça, c’est difficile; mais sinon, j’essaie toujours d’implanter de petits détails, comme une carte postale sur un frigo ou le livre d’un auteur suisse sur une étagère.

♦ Markus Gross, Thabo Beeler et Bernd Bickel

Dans une scène post-générique du premier Avengers, en 2012, apparaissait pour la première fois à l’écran Thanos, le géant pourpre qui allait donner tant de fil à retordre à Captain America et ses pairs. Depuis, le super-vilain s’est imposé comme le plus réussi de tout l’univers Marvel. D’abord psychologiquement, avec des motivations plus profondes que celles des méchants habituels. Dans le précédent volet, Avengers: Infinity War, on le voyait ainsi arbitrairement liquider 50% de la population mondiale d’un claquement de doigts, pour régler les problèmes de surpopulation, effaçant par là même de la surface de la Terre bon nombre de super-héros. Mais avec son énorme mâchoire carrée et sa texture de peau rocailleuse, sous les traits de Josh Brolin, c’est surtout visuellement que la créature fascine. Non seulement par la qualité des effets visuels mais aussi parce qu’à travers eux l’acteur réussit à faire passer une palette d’émotions assez impressionnante.

Oscar scientifique

La réussite de ces effets visuels, on la doit notamment à une technologie née et développée à Zurich, fruit d’une collaboration étroite entre l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et le laboratoire Disney Research, établi depuis dix ans sur le campus de l’université. Là, trois Suisses – Markus Gross, Thabo Beeler et Bernd Bickel – ainsi que l’Américain Derek Bradley ont mis au point il y a quelques années le programme Medusa, une technologie permettant de scanner le visage des acteurs à très haute résolution dans le cadre de la «capture de mouvement», cette technique qui permet de transposer mouvements du corps et expressions faciales d’un acteur à n’importe quelle créature. Le travail des quatre hommes a d’ailleurs été jugé si important qu’ils ont été récompensés en février dernier d’un Oscar scientifique et technique.

Le projet voit le jour en 2014. A l’époque, la capture de mouvement est en plein boom mais les scanners ont encore de la peine à reproduire au mieux certains aspects du visage, notamment lorsque la pilosité des acteurs entre en jeu. Un rayon où Medusa excelle, notamment dans sa façon de reproduire les yeux, éléments ô combien essentiels lorsqu’il s’agit de faire passer les émotions. Sur la base de centaines de scans effectués par le programme, détaillant les différents mouvements de la peau, des muscles et des os du visage, un algorithme d’apprentissage automatique est alors chargé de modéliser celui de la créature, calqué sur les expressions du comédien. Plus de 130 d’entre eux sont ainsi déjà passés sous son faisceau laser, dont Andy Serkis pour son rôle de Suprême Leader Snoke dans Star Wars: Les derniers Jedi.

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