«J’ai l’impression d’être le petit cochon dans sa cabane en bois qui se fait souffler dessus par deux grands méchants loups.» Michel Caspary, directeur du Théâtre du Jorat, donne le ton. L’arrivée de deux géants de l’organisation de spectacles lui fait peur et il n’est pas le seul.

L’annonce de la reprise fin 2016 de Beaulieu par la société de production romande Opus One inquiète les théâtres implantés dans la région lausannoise. Deux mois plus tôt, Live Music Production annonçait sa venue à la Salle Métropole, deux rues plus bas. Deux problèmes surgissent: une surabondance d’offres culturelles dans un bassin de population limité et une situation de monopole, instaurée par des agents qui produisent dans leurs propres salles les artistes qu’ils représentent, court-circuitant ainsi les autres théâtres.

«Ce qui nous inquiète c’est de voir arriver une concurrence qui possède autant de leviers: avec Paléo, Opus One détient une force de frappe incroyable, explique Camille Destraz, coprogrammatrice musicale du Théâtre de Beausobre. Le festival représente une excellente carte de visite, et, pour les artistes qui y jouent, il est peut-être logique de laisser ensuite Opus One organiser leurs venues en Suisse.» Plus de 200 noms composent le catalogue d’artistes de la société de production nyonnaise, présidée par Daniel Rossellat, le patron de Paléo. «Avant l’arrivée d’Opus, Beausobre traitait directement avec les agents des artistes à l’étranger. Aujourd’hui, c’est plus difficile. De nombreux agents nous demandent de passer par le biais du groupe vaudois. Ce processus engendre évidemment une commission supplémentaire de 15%. Nous faisons face à une situation de monopole et nous manquons de moyens pour le contrer.»

Opus One et sa force de frappe

A Genève, la salle des fêtes de Thônex est sous contrat avec Opus One; sa capacité d’accueil est comparable à celle des Docks de Lausanne, dirigés par Laurence Vinclair. «Depuis qu’Opus One est à Thônex, j’ai produit moins d’artistes français», déplore-t-elle. Il fut un temps où Stromae aurait eu sa place aux Docks, mais Opus One l’a programmé dernièrement à Thônex. Que se passera-t-il désormais lorsque les théâtres voudront programmer Lou Doillon ou Camille? Les différents directeurs craignent qu’on ne leur propose à l’avenir que des artistes de second choix. «Aujourd’hui lorsque Opus One me propose un artiste, je rétorque: pourquoi ne voulez-vous pas le produire vous-mêmes?» lance François Biollay, programmateur du Metropop Festival.

«Les artistes avec lesquels nous travaillons ont bien entendu la possibilité de choisir les salles dans lesquelles ils veulent jouer, répond Vincent Sager, le directeur d’Opus One. Stephan Eicher, par exemple, a eu un coup de cœur pour le Théâtre du Jorat, nous n’allons pas l’empêcher d’y retourner sous prétexte que nous participons à la gestion du Théâtre de Beaulieu. Ces différentes salles offrent chacune des prestations complémentaires. Il y aura sûrement quelques situations délicates par année où plusieurs théâtres souhaiteront produire le même artiste, mais dans l’ensemble, je ne me fais pas de souci.»

Une trentaine de scènes sont déjà présentes sur un rayon de 40 km autour de l’agglomération lausannoise, tous registres artistiques confondus. «L’offre va augmenter et les gens vont devoir faire des choix, c’est peut-être nous qui allons subir, s’inquiète Laurence Vinclair. Mais c’est la loi du marché.»

Diversité culturelle en danger?

François Biollay reste perplexe face à la nouvelle donne. «L’arrivée des deux nouveaux acteurs à Lausanne se traduit par 80 spectacles supplémentaires dans l’année. Notre bassin de population et son pouvoir d’achat ne sont pas à ce point extensibles.» Selon lui, «la ville de Lausanne n’a pas protégé la diversité de l’offre en se débarrassant de ses deux épines que sont la Salle Métropole et le Théâtre de Beaulieu.» La ville répond que «des appels d’offres ont été faits et ceux qui ont voulu venir se sont présentés». «Notre rôle n’est pas de défendre les plus petites salles, même si l’on intervient avec des subventions ponctuellement», explique le syndic de Lausanne, Daniel Brélaz.

Du côté de Live Music Production, la ligne est claire: la Salle Métropole (1100 places assises ou 2000 places debout) proposera des spectacles grand public, tels que des comédies musicales, des artistes de variété ou des concours de talents. Michael Drieberg, directeur de la maison de production compte «remettre les choses en place»: «Les théâtres subventionnés devraient uniquement produire des artistes en développement, des inconnus, car c’est à cela que servent les subventions. Il est ridicule de faire venir des artistes de renom dans une salle de 800 places en utilisant des subventions pour venir à bout des cachets, alors que nous pouvons les produire devant 2000 personnes sans aucune aide.»

Si «aucune animosité» entre les parties n’est dénotée, selon Opus One et les différents directeurs de théâtre, un petit signal d’alerte clignote désormais dans les salles de l’agglomération lausannoise. «Je donne 18 spectacles à la saison, je n’ai pas le droit à l’erreur, confie Michel Caspary. Un artiste inconnu n’intéresse évidemment pas le public de la même manière qu’une tête d’affiche. En une soirée je peux perdre 30 000 francs et c’est alors la vie du théâtre qui est en jeu.» Parmi les acteurs consultés, le constat est unanime: «Nous craignons pour notre survie.»