La Suisse, un miracle japonais

La Suisse et le Japon célèbrent 150 ans de relations diplomatiques en 2014. Voyage dans l’imaginaire helvétique tel qu’il se vit dans l’Archipel, quelque part entre Heidi, neutralité fantasmée et éloge de la précision

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n hameau suisse dont le clocher respire au loin l’air enneigé du mont Fuji. Un «Village de Heidi» face aux Alpes japonaises, blotti parmi des champs impeccablement peignés, quelque part entre Tokyo et Nagano. Depuis la capitale, il faut monter dans un train baigné de soleil et de silence, rouler deux heures environ, en prenant bien garde à tendre son billet aux gants immaculés du contrôleur. Parvenu dans la préfecture de Yamanashi, on voit bientôt flotter quelques drapeaux rouges à croix blanche, suivi d’un saint-bernard en carton-pâte au-dessus duquel Heidi et Peter côtoient idéogrammes et kana sur leur grand panneau. Yodel (parfois en japonais), fromage à fondue (sur pizza) et architecture montagnarde (dont les lambris sont plus bavarois que grisons): bienvenue dans ce «Village de Heidi», sorti d’un dessin animé adapté dans les années 1970 par Fuji TV. La série, diffusée en Europe, a renvoyé toute une génération de petits Helvètes à ses classiques nationaux – depuis l’autre bout du monde.

On trouve bien, à la boutique du «Village de Heidi», du Kägi-fret, du Toblerone et des bouteilles de «Mon Cher Vin» – sur l’étiquette desquelles culmine le mont Cervin. Néanmoins, les caissières parlent en japonais pur jus en dépit de leurs edelweiss brodés et, dans la petite église où de jeunes couples viennent se dire «ja», une armure de samouraï côtoie la robe de Clara. On quitte les lieux un peu sonné par ce bout de Suisse exotisé, ce fantasme de lointain mi-pastiché, mi-idéalisé, qui en dit évidemment plus long sur l’Archipel que sur Maienfeld. Cet univers de prairies vertes comme l’enfance et de nuages au lait entier, on le retrouve aussi à Tokyo, au creux du «Chalet suisse», dont le propriétaire, Denis Pasche, aime parler comme d’un «havre de paix pour les familles»: le dimanche, des grappes de bambins aux cheveux noir de jais y gambadent entre les images du château de Chillon et les cloches de vaches. Alors que les deux pays célèbrent cette année 150 ans de relations diplomatiques, est-ce donc ainsi que les Japonais conçoivent la Confédération d’aujourd’hui?

Oui, et au fond c’est déjà beaucoup. De prospectus vantant nos téléphériques dans les grandes surfaces en pubs dans le métro pour une lessive qui lave plus blanc que suisse, la teneur du soft power helvétique dans l’Archipel a ses mots d’ordre: beauté, calme, stabilité. Deux enquêtes réalisées par Présence Suisse placent la Suisse en tête de liste côté paysages et sécurité. Côté entrepreneuriat, technologie et éducation, par contre, les Etats-Unis et la région scandinave raflent la mise.

«Les Japonais sont des gens qui aiment les catégories claires», note Peter Nelson, chef de mission adjoint à l’ambassade. «Lorsque la Suisse a été introduite au Japon il y a un peu plus de 150 ans, c’était le moment où le tourisme alpin séduisait aussi les aristocrates européens; cette image de beauté et d’attractivité est restée très forte. L’autre aspect, c’est celui de la paix et de la neutralité, très importantes pour les Japonais qui ont connu la guerre. Mais c’est aussi une histoire de projection; lorsqu’on explique que la Suisse a une armée, les gens sont étonnés, c’est pour eux en contradiction avec la notion de neutralité. La Suisse est un lieu d’imagination. A nous de la montrer dans ses réalités, en termes d’innovation, de compétitivité et de politique.»

Une image à «compléter, updater», pour reprendre les mots de l’ambassadeur Bucher à propos de la pléthore d’événements qui jalonnent cette année anniversaire (dont une importante exposition Hodler fraîchement vernie et la venue prochaine du Béjart Ballet). La Suisse du design, celle des shops Freitag (dont les sacs voyagent dans tout le pays), de l’enseigne Vitra non loin du parc Yoyogi, du magasin Prada taillé dans le verre brut par Herzog & de Meuron à Omotesando ou du Musée d’art contemporain Watari affûté comme une lame par Mario Botta, cette Suisse plastique, plus pointue, a vu ses points de ralliement cartographiés par une «Swiss Design Map». Une récente exposition (qui sera montrée à l’EPFL au printemps) a présenté les grands projets d’architectes japonais accueillis sur sol suisse: le «Circle» de Riken Yamamoto à l’aéroport de Zurich, qui tentera de marier l’agilité de la ruelle et l’ampleur de la forteresse, ou le nouveau quartier général Swatch et Omega bientôt déployé à Bienne par Shigeru Ban sous de hautes alvéoles boisées. Sans compter des voyages de presse qui ont paraît-il emmené cet été les plumes japonaises à la rencontre de la Suisse de l’innovation et du lifestyle.

Les habitants de l’Empire du Soleil-Levant rêveront-ils bientôt à une Suisse plus urbaine, dynamique et trendy? Peut-être. Néanmoins, comme le fait remarquer l’avocat Charles Ochsner, installé dans l’Archipel depuis 1978, «dans le monde des affaires aussi, c’est avant tout l’île de sérieux et de stabilité» que représente la Confédération qui plaît aux interlocuteurs japonais. «Dans un pays comme dans l’autre, ce sont les petites et moyennes entreprises qui constituent l’essentiel du tissu économique, avec le sens de la responsabilité sociale et de la pérennisation que cela implique.» Sur une note plus personnelle, les Japonais auraient, selon Charles Ochsner, davantage d’atomes crochus avec les Alémaniques qu’avec les Romands. Question de mentalité? Ou alors de narration: après tout, la Suisse de Heidi se doit bien de parler la langue de Johanna Spyri.

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