Musique

La Suisse, une autre île nourricière

La chanteuse cubaine Yilian Cañizares est aussi à Cully

Elle est belle, jeune, déterminée, l’esprit par­tagé entre deux terres. Yilian Cañizares , comme Elina Duni, raconte une Suisse qui ne s’épuise pas dans ses frontières. A La Havane, où elle naît, elle étudie le violon d’esprit russe, mais chante aussi dans les macumbas africaines des banlieues insulaires. Elle part au Venezuela, puis se retrouve en Suisse, à Lausanne, pour parfaire son éducation. Elle continue de jouer la 2e Partita de Bach, qui a été pour elle un visa dans son odyssée mélomane.

Yilian publie aujourd’hui un disque pour le label français Naïve, il s’intitule Ochumare, du nom du serpent cosmique qui anime la santeria, du nom aussi de son quartet, qui comprend notamment un percussionniste vaudois: Cyril Regamey. Leur musique prend à toutes les sources du jazz latin, des chants yoruba, de Chopin, le carnaval des identités cumulées, le goût des belles choses. L’année dernière, elle a joué avec eux à La Havane. «Quand je vais voir ma famille, je m’adresse parfois à eux en français. Tout le monde rit. Je me rends compte que je suis devenue quelqu’un d’autre.»

S’ouvrir au monde

Elle joue cubain, foncièrement, pour retrouver ce qui lui manque ici. Quand elle croise les amis qu’elle a quittés, elle perçoit les lenteurs, la claustration d’un régime qui limite les échanges. «J’éprouve envers l’Etat cubain un sentiment partagé. Je me sens redevable pour l’éducation que j’ai reçue. Mais je ressens la nécessité pour les jeunes de s’ouvrir au monde.» Sa musique, même si elle reste ancrée dans la tradition afro-cubaine, frappe à toutes les portes, s’émancipe des usages, elle semble se charger de tous les sols foulés.

Douze ans qu’elle vit en Suisse. Yilian Cañizares vit ces jours-ci, avec une sortie dans un label connu, un virage radical. Parmi la nouvelle génération des artistes cubains, dont les pianistes sont remarqués, elle se distingue par son archet affûté, sa voix brillante dans les ballades et les prières africaines, son incroyable envie de montrer ce dont elle est capable. «Quand je suis revenue à Cuba, j’ai ressenti une énorme pression. Je voulais prouver que tous les sacrifices auxquels j’avais consenti, celui surtout de quitter mon pays, n’avaient pas été en vain.»

Il faut voir Cyril Regamey, le Lausannois, frapper de ses paumes nues des tambours caraïbes. Et Yilian s’y plonger, d’un timbre grave, de satin, nourri à tous les carrefours de la spiritualité. Il ne suffit pas de naître sur une terre aux mille chants et traditions. Il faut en tirer l’essence secrète.

Publicité