Jusque-là, j’ignorais tout de Kyril Bonfiglioli. Il en va des livres comme des personnes. L’envie de faire plus ample connaissance surgit d’un rien, d’une impression de connivence. Et une fois devenu amis, on aime se souvenir de ces détails qui ont déclenché le désir de mieux se connaître.

Jusqu’à cette nuit de novembre, donc, j’ignorais que Kyril Bonfiglioli avait écrit des pastiches de romans policiers, que son père était Italo-Slovène et sa mère, Anglaise. Je savais encore moins que son personnage fétiche, Charlie Mortdecai, était un marchand de tableaux londonien, snob et persifleur. Alors que c’est précisément en lisant tout cela sur les quatrièmes de couverture de Cachez-moi ça et d’Après vous, avec le flingue que j’ai eu envie de passer du temps avec Kyril Bonfiglioli, bien qu’il soit mort (d’une cirrhose) sur l’île de Jersey en 1985.

Sous la couette

Un brouillard tenace stagnait aux fenêtres de ma chambre. Il était 23 heures. Je m’étais calfeutrée sous la couette et barricadée de coussins avec un dessein clair, offensif même: m’exfiltrer du quotidien, m’extraire de l’angoisse prégnante de cette année 2020. Charlie Mortdecai serait mon ami, les choses étaient entendues. Cachez-moi ça démarrait sur les chapeaux de roues. Tout y était: le feu de cheminée, la situation improbable (Mortdecai a volé un Goya au Prado) et l’humour absurde.

Mais cela n’a pas suffi. L’autre roman en cours, celui de la pandémie, m’avait rattrapée. Derrière mes barricades de plumes, je repensais au débat RTS de l'émission Infrarouge dont j’avais suivi le début, Covid, le crash sanitaire? Tandis que Charlie Mortdecai attendait patiemment que je reprenne ma lecture, je méditais: dans cette deuxième vague, les Suisses ont les réactions typiques du bon élève qui ne comprend pas ce qu’il a fait de faux pour chuter d’un coup en bas du classement. Au lieu de réagir immédiatement et d’imaginer des parades, de revoir sa copie, de changer de méthode, il reste comme pétrifié, incapable d' admettre le changement de perspective.

Un cri dans la nuit

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un cri déchirant retentit dans la nuit. Puis un deuxième. D’un bond, j’étais à la fenêtre. C’est alors que la réponse se fit entendre: le hululement caractéristique de la chouette hulotte. Je connaissais le «hou» métronimique du hibou mais j’ignorais tout du bavardage soutenu de la chouette hulotte. Ce soir-là, la femelle disait «wriiik» et le mâle «hou/hou-houuuuu» avec une intensité qui a chassé d’un coup les affres de la pandémie.

«Trouver un arbre avec une bonne cavité pour faire son nid est de plus en plus difficile pour les chouettes parce que ces arbres sont abattus», m’explique le lendemain Jérémy Gremion, du Groupe ornithologique du bassin genevois. «Or le succès de la reproduction dépend de la qualité du nid et du territoire alentour.» Les chouettes que j’avais entendues faisaient donc savoir urbi et orbi qu’elles étaient chez elles et qu’elles défendraient leur territoire bec et ongles. Avec ou sans flingue.