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Quitter la terre, avec Joëlle Fontannaz et Joël Maillard 
© © Jeanne Quattropani

Théâtre

Suisses sur orbite au Festival d’Avignon

L’auteur et acteur Joël Maillard, 39 ans, joue «Quitter la Terre», odyssée de l’espace merveilleusement fantasque. Choisi par la Sélection suisse en Avignon, il raconte son envol

En caleçon, l’envol est plus aisé. Les Suisses Joël Maillard et Joëlle Fontannaz sont de retour sur le plancher des vaches. Pendant une heure vingt, ils ont quitté la Terre, le temps d’une odyssée de l’espace fantasque, d’une genèse de l’humanité à la mode d’Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes, mais en plus drôle. Au Théâtre Gilgamesh, enseigne en vue dans la termitière du festival Off d’Avignon, on s’est laissé embarquer par Joël et Joëlle, duo formidable qui joue, la bouche en cœur, ce Quitter la Terre – au Théâtre de l’Orangerie à Genève dès le 30 juillet.

Ils saluent à présent en liquette et en slip, lunaires comme au saut du lit et dans leurs pupilles passe une lueur de surprise. La salle était pleine, une gageure à 11h55. Les milliers de festivaliers ont déjà l’embarras du choix à cette heure: une centaine de spectacles jouent les aguicheurs. Mieux, des programmateurs avaient fait le déplacement. C’est l’avantage d’appartenir à la Sélection suisse en Avignon, cette plateforme soutenue par Pro Helvetia, la Corodis – Commission romande de diffusion des spectacles – et des fondations privées.

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Dans l’écrin de sa directrice Laurence Perez, Quitter la Terre du Fribourgeois Joël Maillard cohabite avec D’autres de la comédienne Tiphanie Bovay-Klameth; Hocus pocus du chorégraphe Philippe Saire avec These Are My Principles… If You Don’t Like Them I Have Others du performeur zurichois Phil Hayes. L’enjeu: offrir à ces pièces de nouveaux débouchés, des tournées au long cours dans la francophonie.

Utopie foutraque

Quitter la Terre a tout pour emballer. Son sujet d’abord, fantasme archaïque et scénario désormais plausible: la colonisation de l’espace, histoire de sauver une partie de l’humanité. La gravité foutraque ensuite du texte et des comédiens au diapason. Le dispositif, léger et sophistiqué: une petite table de conférence, deux écrans pour des projections, une boîte en carton où s’empilent les carnets, la mémoire des «spationautes» retrouvée par Joël et Joëlle. Les mille et une spéculations enfin qu’inspire l’utopie négative, autrement dit la «dystopie».

J’ai peu d’idées, pas de monde intérieur foisonnant. J’ai des carnets dans lesquels j’écris lentement. Puis je mets au propre le texte au clavier. Je vais le lire au bistrot et je recommence à l’infini.

Joël Maillard

Euphorique, Joël Maillard? Ce n’est pas le genre de cet échassier farouche. On l’attrape dans la cour de la Collection Lambert, au pied du Zinédine Zidane colossal conçu par Adel Abdessemed. C’est jour de fête pour Laurence Perez, qui lance officiellement sa Sélection suisse. Une centaine de professionnels invités palabrent dans ce décor patricien, entre mignardises et rosé de Provence. A l’écart, l’artiste, 39 ans, vous accueille avec un mélange de réserve et de politesse lointaine. Alors, heureux d’être là?

Lecture dans la Cave du Pape

«Oui, bien sûr, le fait d’avoir été choisi est gratifiant, on espère avoir des retours des professionnels, mais je préfère ne pas me fixer des objectifs chiffrés pour ne pas être déçu.» Le destin de Quitter la Terre est déjà rare. Le spectacle voit le jour en juin 2017 au théâtre de l’Arsenic à Lausanne. En juillet, le texte fait l’objet d’une lecture à la Cave du Pape, au cœur de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Il est distingué et apprécié: à partir de novembre, Quitter la Terre enchaîne les dates en France. Laurence Perez décide alors de lui offrir une nouvelle visibilité.

Lire également: Laurence Perez, directrice de la Sélection suisse en Avignon: «Les artistes suisses peuvent gagner la bataille»

«Je mise beaucoup sur Joël Maillard, confie-t-elle. Je suis persuadée que son spectacle va conquérir les programmateurs, c’est pour cela que je lui ai demandé de couper vingt minutes, pour qu’il entre dans le format du festival Off d’Avignon.» En pragmatique, l’auteur s’est exécuté. «Ce n’est pas douloureux de couper, non, c’est juste fastidieux et chiant!»

Une jeunesse de boulanger

Le verbe claque soudain. Quand l’échassier tombe des nues, il peut pincer. Joël Maillard est un pugnace sous ses airs d’astronome du dimanche. Dans sa jeunesse, il a été boulanger dans la Broye. Mais il n’a pas voulu d’une vie de forçat de la miche. Il a choisi la carrière théâtrale, parce qu’il s’était frotté aux planches en amateur et que c’était la certitude d’échapper à la servitude de la pâte et du four. N’y voyez là aucun idéalisme, juste un réalisme romanesque.

Il entre en 2000 au Conservatoire de Lausanne, section professionnelle. L’enseignement d’Oscar Gomez Mata l’enthousiasme, «parce que ce metteur en scène nous poussait à sortir du carcan du texte». Par la suite, il joue sur les scènes romandes. D’où vient l’écriture? De ses lectures peut-être, pas abondantes, jure-t-il, mais choisies. Sur sa table, Samuel Beckett et Jose Luis Borges butinent ensemble. Du premier, Joël Maillard aime les romans métaphysiques à l’encre burlesque, du second les nouvelles à tiroirs oniriques.

«Pas de monde intérieur»

On lui demande s’il écrit facilement. «C’est tout le contraire. J’ai peu d’idées, pas de monde intérieur foisonnant. J’ai des carnets dans lesquels j’écris lentement. Puis je mets au propre le texte au clavier. Je vais le lire au bistrot et je recommence à l’infini. Je suis un perfectionniste du style. Je ne supporte pas une phrase mal construite.»

Si on prend autant de plaisir à Quitter la Terre, c’est que Joël Maillard et Joëlle Fontannaz jouent chaque réplique comme si c’était la première fois, comme deux chercheurs babas devant leurs découvertes. Et dans son fauteuil, on l’est avec eux, amusé et perturbé aussi par les portes qu’ils ouvrent dans leur station orbitale. Cet épisode par exemple: l’acteur détaille la topographie de cette cité ambulante – dessins de Christian Bovey – avec son long couloir où on avance voûté vers un sas: c’est le goulet par lequel passent les croque-morts pour livrer les cadavres à l’espace.

«Vous avez la vie dont vous rêviez à 20 ans, Joël?» «Oui, celle que j’ai choisie pour préserver ma liberté. Mais il faut éviter de se planter parce que tout est fragile. Je m’étonne tous les jours qu’on me donne la possibilité de m’exprimer.»

Au Théâtre Gilgamesh, Joël et Joëlle sont sur orbite. Quitter la Terre est une belle manière de forcer la chance.


Quitter la Terre, Festival d’Avignon, Théâtre Gilgamesh, jusqu’au 24 juillet, rens. www.11avignon.com; Genève, Théâtre de l’Orangerie, du 30 juillet au 12 août, rens. www.theatreorangerie.ch


Une «Cadillac» dans la mêlée

Appartenir à la Sélection suisse change tout. Paroles d’élus

Pour conquérir la Cité des Papes, il faut être bien escorté. C’est ce que Laurence Perez offre aux artistes de la Sélection suisse en Avignon. Cette Française, ex-cadre du festival In, joue les samaritaines, les conseillères de la dernière heure, les rabatteuses. La veille de la première de D’autres, le solo timbré de Tiphanie Bovay-Klameth, elle a travaillé avec sa protégée jusqu’à 4h du matin. Ensemble, elles ont adapté le spectacle aux dimensions de la grande scène du Théâtre Gilgamesh, pour que le 11 juillet à 11h11 il chamboule le public, dont un essaim de professionnels.

L’angoisse du tract

«Si je n’avais pas été sélectionné, je ne crois pas que j’aurais tenté le Off, avoue Joël Maillard. Je ne supporte pas l’idée d’importuner les gens en distribuant des tracts.» Le chorégraphe lausannois Philippe Saire, qui participe à son premier Festival d’Avignon, est sur la même ligne. «Cette Sélection suisse est une Cadillac. Laurence Perez et son équipe se chargent de faire venir les programmateurs et les spectateurs. Ils assument aussi la location d’une salle, entre 15 et 20 000 euros pour trois semaines, à raison d’une heure et demie par jour.»

Alors, efficace, cette plateforme qui connaît cet été sa troisième édition? Pro Helvetia et la Corodis ont mandaté une experte pour évaluer son impact. Elle devrait rendre ses conclusions en septembre. Le metteur en scène François Gremaud, lui, a déjà sa réponse. «Nous étions sélectionnés il y a deux ans avec la Conférence de choses jouée par Pierre Mifsud. Notre passage par Avignon nous a permis de décrocher près de 150 dates sur deux ans.»

La course à la visibilité

Sur la petite scène du Gilgamesh, Joël Maillard et Joëlle Fontannaz se produisaient l’autre jour devant un gradin plein. «Il y avait 20 spectateurs à la première, 35 à la deuxième et, aujourd’hui, ils sont le double, se réjouissait Laurence Perez. Chaque spectateur en plus, c’est de l’or.»

La Sélection suisse en Avignon a l’avantage d’être identifiée dans la fourmilière des saltimbanques. La présence avec leur spectacle de la chorégraphe Cindy Van Acker et du photographe Christian Lutz à la Collection Lambert, lieu prestigieux, est une conquête en soi. Cette visibilité rejaillit sur les autres sélectionnés. C’est ainsi que la bataille d’Avignon peut se gagner.

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