L’avis d’un expert

«Les Suisses» réconcilient (un peu) le grand public avec les historiens

Le médiéviste Jean-Daniel Morerod n’a pas été déçu par le premier épisode des «Suisses», diffusé sur la RTS mercredi dernier. Ne serait-ce que parce que cette production nous dit beaucoup sur notre rapport actuel à l’histoire nationale

Les historiens, j’en suis un, sont mal à l’aise quand il s’agit de juger une fiction historique. Ils identifient des éléments authentiques, d’autres transposés, d’autres encore inventés, mais sont incapables de dire si le mélange a pris.

Il me semble que c’est le cas avec Nos ancêtres les Schwyzois, le premier des quatre téléfilms de docu-fiction intitulés Les Suisses . Le récit fonctionne comme un tout, avec de l’entrain. De bons résultats pour de petits moyens. La nature fournit une partie des décors. Le glissement de l’action vers le commentaire et vice-versa est réussi. Il faut dire que les spécia­listes interrogés étaient de haut ­niveau, et parlaient sans provocation, ni obscurité.

La première surprise? Le sérieux est revenu lorsque l’on s’occupe des mythes suisses; il y a encore peu d’années, un tel film ne se ­serait pas fait ou aurait été, au moins partiellement, parodique. Qu’est-ce qui est en jeu? La quête des origines. Les Suisses ont pu croire que les historiens voulaient les en priver. Avec ce film, le dia­logue mythes-historiographie reprend. Peut-être est-ce parce que l’histoire est devenue plus expé­rimentale, qu’elle pèse moins lourd et libère la tradition. Le célèbre livre de Roger Sablonier, Gründungszeit ohne Eidgenossen ­ (signifiant à peu près «Epoque de fondation sans Confédérés») est un énorme pari, pas une démonstration aboutie. En prenant des ­risques, en frappant systémati­quement de soupçon tout ce qu’on croyait savoir, les historiens de métier laissent une chance à la société civile de reconquérir ses mythes et d’imposer le ton qu’elle souhaite.

Pour autant, les historiens, même critiques, ont été entendus et le compromis de 1891 est bien mort! Il s’était agi de sauver le ­mythe de la libération, que les vieux historiens avaient intégré à leur histoire de la Suisse en le datant de 1307 – la révolte indi­viduelle de Tell – et de 1308: la révolte des Waldstätten. A la demande de la Confédération, qui patronnait les fêtes du sixième centenaire de la Suisse, on avait tout ramené en 1291, pour que les mythes correspondent chronologiquement au pacte. Or, aujour­d’hui, chez les historiens, ce pacte est en pleine disgrâce. Dans le film, comme dans la production historique, la datation des débuts de l’alliance est repartie vers le début du XIVe siècle, l’avant-1315, date de Morgarten et du pacte de Brunnen.

Seconde surprise? Les mythes sont coriaces, c’est l’un des enseignements du film, puisqu’on retrouve Stauffacher. Il a endossé successivement les rôles de chef de la conjuration de 1308 (du XVe au XVIIIe siècle), puis de jureur au Grütli de 1291 (aux XIXe et XXe siècles); il est maintenant le leader de la période pré-Morgarten. Un regret, en passant: dans le film, la femme de Stauffacher, celle que la tradition appelait la Stauffacherin, joue un rôle discret. C’est pourtant grâce à elle que le mythe de la libération n’est pas qu’une fastidieuse histoire de mecs. Dès les textes du XVe siècle, on la voit imaginer l’alliance qui permettra de vaincre et de pousser les hommes à agir.

Mais la permanence qui me fascine n’est pas celle de Stauffacher. Il y a toujours un bailli, et méchant! Ce n’est plus Gessler, mais Homberg, poète et bailli impérial des Waldstätten depuis 1309. Personnage historique intéressant, mais qui, ici, reprend des actions et des caractéristiques de Gessler, dont les menaces qu’il fait planer sur la maison de pierre que possède Stauffacher. On nous le montre méprisable. C’est une constance des mythes suisses: le méchant n’est pas le souverain, c’est son bailli; et le bailli est un persifleur, un homme cruel et sans mœurs.

Le film est donc un mélange étonnant de traditions anciennes et de leitmotivs des historiens ­actuels. Il n’y a pas que le pacte de 1291 à être abandonné, Morgarten est aussi mis en doute. Les auteurs ont eu raison de laisser le dessus à l’historiographie du moment. Plus tard, on pourra toujours ramasser au bord de la route les actes que notre corporation a laissé tomber. Un exemple? On nous dit que la bataille de Morgarten, puisque le récit en est fait par des non-contemporains, est fabuleuse ou résulte du grossissement démesuré d’un incident. En lisant ces trop beaux récits tardifs, à quoi bon se persuader que la bataille n’a pas eu lieu quand on sait qu’un certain Pragois, moine du monastère de Königsaal, répercute immédiatement la nouvelle dans sa chronique? Il relève que, pour la présente année 1315, les deux compétiteurs au trône impérial – Louis de Bavière et Frédéric de Habsbourg – subirent des coups du sort, «en particulier Frédéric dans une province appelée Schwyz et Uri, où son frère Léopold réchappa à grand-peine et où 2000 combattants périrent par le fer et par l’onde, du fait d’un peuple pourtant bien peu armé et humble». On y trouve en germe les principaux éléments à venir: la ­différence de force et d’expérience militaire, le piège que fut le lac, l’ampleur des pertes. L’essentiel n’est pas tel ou tel détail de la tradition à venir, mais le fait que la bataille a eu lieu et qu’elle fut une défaite sanglante pour les Habsbourg. On aurait donc pu laisser Stauffacher engager la bataille et la gagner!

Mais ce n’est pas très important. Il était plus révélateur des enjeux actuels de voir comment la recherche historique vient bloquer le scénario. C’est d’ailleurs un moment du film plein de brio.

Professeur d’histoire médiévale à l’Université de Neuchâtel

Le sérieux est revenu lorsque l’on s’occupe des mythes suisses. Il y a quelques années, le traitement aurait été parodique

Publicité