le choc des empires

Les Suisses se sont sacrifiés avant tout pour leur pays

Le 27 novembre 1812, les quelque 1000 Suisses qui avaient survécu à la campagne de Russie couvrent le passage de l’armée napoléonienne sur la Bérézina. Après un terrible combat au corps à corps, seuls 300 répondent à l’appel

Les «soldats rouges», de la couleur des uniformes des régiments suisses, ont la mission de couvrir la retraite des troupes de Napoléon. Après une nuit par -30 degrés sans feu et sans nourriture, les Suisses engagent la bataille. Bientôt à court de munitions, ils chargent à la baïonnette contre les unités russes et défendent vaille que vaille la tête de pont sur la rive droite. A la fin de l’affrontement, seuls 300 Suisses répondent à l’appel, dont 100 sont blessés. Au total, à peine cinq pour cent des soldats suisses ont réchappé à cette terrible année 1812.

Plusieurs publications ainsi qu’une exposition au Musée historique de Lucerne leur rendent hommage en cette année anniversaire. Auteur de La Bérézina. Suisses et Français dans la tourmente de 1812 , l’historien fribourgeois Alain-Jacques Tornare explique pourquoi, 200 ans plus tard, il est important de commémorer un événement qui a passé dans le vocabulaire populaire comme le symbole d’une défaite particulièrement cuisante. «C’est un des rares événements où les Suisses sont impliqués collectivement. Dans les régiments, on sert indistinctement, quelle que soit la provenance cantonale. Et même si l’historiographie française a tendance à occulter la participation des étrangers, les Suisses ont sauvé Napoléon à la Bérézina, ce n’est pas un mythe.»

Les Vaudois enthousiastes

En septembre 1803, la France et la Suisse signent une convention militaire dite de capitulation. Les cantons suisses s’engagent à fournir à la France quatre régiments de 16 000 hommes au total. Même ramené à 12 000 juste avant le début de la campagne de Russie, ce chiffre ne sera jamais atteint. Il n’y a pas de conscription, l’enrôlement, réparti entre les 19 cantons de l’époque selon leur population, est volontaire. 7000 à 9000 soldats suisses se retrouvent ainsi au début de l’année 1812 dans les troupes françaises.

Dans les cantons toutefois, le zèle à rejoindre la Grande Armée de Napoléon n’est pas le même partout. Les hommes en provenance des nouveaux cantons issus de la Médiation sont surreprésentés. «Les Vaudois servent avec un grand enthousiasme parce qu’ils doivent tout à Napoléon», raconte Alain-Jacques Tornare. Ce n’est pas le cas à Fribourg, Soleure et dans les cantons catholiques de Suisse centrale. Habituellement collet monté sur les réjouissances populaires, ils autorisent l’organisation de nombreux bals dans l’espoir de faire ­signer des jeunes hommes en goguette.

A Lucerne, les communes, qui doivent payer une prime élevée aux engagés, s’endettent parfois lourdement pour atteindre leur quota. Malgré cela, les volontaires restent trop peu nombreux. Pour atteindre son contingent, le canton introduit, à la fin de 1806, une loi qui permet le recrutement forcé de mendiants, vagabonds, pères d’enfants illégitimes et autres éléments dont on veut se débarrasser à bon compte, explique l’historienne Ruth Estermann, dans la brochure qui accompagne l’exposition au Musée historique de Lucerne. «Environ 8% des Lucernois ont été enrôlés contre leur gré», précise-t-elle.

Et pourquoi les autres étaient-ils attirés à aller servir dans les troupes françaises? «Pour la plupart, l’argent. Ils recevaient une prime au recrutement, et à nouveau à leur démobilisation qui correspondait presque au salaire annuel d’un journalier», explique Ruth Estermann. Rares sont les engagés suisses qui s’identifient à la cause napoléonienne. Ils se battent au nom de l’honneur militaire suisse, dit-elle.

L’absence de monument

Alain-Jacques Tornare confirme: «Ils ont la sensation de servir d’abord la Suisse. Ils savent que leur engagement est le seul moyen de sauver la Suisse contre une annexion de Napoléon ou une partition à la polonaise. Il est essentiel pour eux de montrer qu’ils sont de grands soldats.» L’historien fribourgeois regrette qu’à part dans son canton, en Gruyère, aucun monument ne rappelle en Suisse la fameuse bataille. «Ceux qui se sont sacrifiés l’ont fait pour la Suisse.»

Un hommage immatériel subsiste toutefois: le fameux chant de la Bérézina. Au matin du 28 novembre 1812, avant que les soldats suisses ne livrent bataille aux cosaques, le premier lieutenant glaronais Thomas Legler, comme il le relate dans ses mémoires, entonne sa chanson préférée: «Notre vie est comme le voyage de quelqu’un qui marche dans la nuit.» Son commandant, qui va être tué dans la bataille, lui demande de recommencer. Plusieurs autres voix se mêlent à la sienne. Le chant, inspiré d’un poème romantique de l’écrivain allemand Ludwig Giseke, ne commence sa carrière de morceau de bravoure patriotique qu’au début du XXe siècle. En Suisse romande, il est popularisé par Gonzague de Reynold et avance dans l’entre-deux-guerres au rang d’hymne national non officiel.

Thierry Choffat et Alain-Jacques Czouz-Tornare, La Bérézina. Suisses et Français dans la tourmente de 1812, Cabédita, 196 p.

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