Ils ont fait une petite fête de «thon», allongés sur le grand lit. Puis Klaus est descendu, il voulait voir la ville à la tombée du jour, quand la fournaise d’août s’apaise et que les Moscovites nonchalants se promènent dans les rues du centre. Elle reste sur le dos, déchiffrant le dessin compliqué des moulures au plafond. La morphine a fait baisser la fièvre, elle se sent bien. L’air du dehors soulève le voile devant la haute fenêtre entrouverte, la rumeur de la rue est une musique maintenant agréable.

Elle se laisse glisser du lit. La machine à écrire est sur la table basse. Elle s’assied, prend un feuillet et l’insère dans le rouleau.

Elle tape vite, sans se soucier de la mèche qui se balance devant son œil droit. «Moskau, Hotel Metropol, Zimmer 582, le 19 août 1934. Mon cher Claude – je me trouve donc à Moscou – cette ville miraculeuse qui a toujours été un objet de ma plus ma plus profonde curiosité – Je suis arrivée avec Klaus, pour un congrès d’écrivains – qui, en effet, n’est pas la partie la plus intéressante de notre séjour – comme nous ne comprenons pas le russe. Mais voilà le premier fait émouvant: l’intérêt fervent de toute la population envers les questions littéraires…»

Elle s’interrompt, va chercher une cigarette sur la table de nuit, revient s’asseoir sans l’allumer et recommence à écrire. Quelqu’un frappe à la porte. Elle ne répond pas, mais allume la cigarette, souffle la fumée au plafond.

«Miro, c’est sur ton chemin!»

«Je suis au lit –», elle sourit, «avec un peu de fièvre, je n’ai pas de thermomètre, mais je pense que je serai remise en très peu de temps. C’est mon collègue très admiré Gustav Regler qui me soigne un peu – Je ne sais pas si tu connais son roman: Der verlorene Sohn.»

Comme d’habitude, Annemarie Schwarzenbach est en transit. Elle a rendez-vous à Téhéran, et elle veut s’arrêter en passant à Bakou. Quand Klaus Mann lui a proposé – «Miro, c’est sur ton chemin!» – de l’accompagner au congrès, le premier congrès des écrivains soviétiques depuis la révolution, elle a immédiatement accepté. On ne refuse pas ça au frère d’Erika, au fils de Thomas Mann, ce géant qui l’impressionne. Elle redoute ce père qui lui en veut d’être amoureuse d’Erika et de l’opium. Mais elle s’entend bien avec le doux Klaus qui aime les garçons et la morphine aussi.

Des doigts tambourinent de nouveau à la porte. Cette fois, elle se lève et va ouvrir.

«Gustav! Entrez!

– Klaus n’est pas là? – Il est sorti. Il avait trop chaud, il voulait marcher dans les rues.

– Vous connaissez la nouvelle? Maxime Gorki invite les délégués étrangers chez lui, dans sa datcha, hors de Moscou. Pour un repas, des discussions, et il y aura du beau monde. Staline, peut-être…»

***

Le congrès des écrivains s’est ouvert l’avant-veille en fin d’après-midi, dans la salle des Colonnes de la Maison des syndicats, l’ancien club de la noblesse. Formidable vacarme, des cris, de la fumée, une chaleur qui colle les chemises au corps. Six cents écrivains sont annoncés, Russes pour la plupart, mais aussi des autres républiques soviétiques. Les places réservées aux délégations étrangères sont les plus proches de la tribune. Aux murs ont été suspendus de grands portraits des glorieux ancêtres, Shakespeare, Dante, Goethe, Balzac. Et Lénine et Staline aussi, qui encadrent l’épaisse moustache de Gorki.

Louis Aragon est penché vers Paul Nizan pour comprendre, dans le brouhaha, le récit que l’auteur d’Aden Arabie lui fait, par bribes, de son séjour au Tadjikistan en avril. Annemarie Schwarzenbach est assise à côté de Klaus Mann, juste derrière Elsa Triolet et Clara Malraux. Aragon lui a demandé tout à l’heure s’il est vrai qu’elle est la petite-fille du général qui commandait l’armée suisse pendant la guerre. «Et ma grand-mère est une Bismarck. Vous pensez si je suis à ma place ici!», a-t-elle répondu dans un éclat de rire. Elle sent beaucoup de regards sur elle. Elle a l’habitude, elle sait ce qu’ils pensent: «Avec ses cheveux courts, on dirait un garçon.»

Quand Maxime Gorki arrive, très entouré, une immense clameur l’accueille. A la dernière ovation, l’écrivain adulé vient s’asseoir devant les micros et commence à parler de sa voix haut perchée.

Au bout de trois quarts d’heure, Annemarie n’en peut plus. On leur a remis deux feuillets résumant le propos de Gorki, mais cette récitation monotone dont elle ne comprend pas un mot lui donne seulement envie de dormir. Avec une petite tape sur le genou de Klaus, elle part à la recherche des toilettes. Elle arrive dans une sorte d’antichambre, où Malraux, une main appuyée au mur, est en conversation animée avec un homme dont le très grand front l’avait frappée quand elle l’avait vu dans la salle.

«Ce que vous cherchez est là-bas, Annemarie, au fond du couloir, sur la droite. Connaissez-vous Isaac Babel? Il parle le français.

– Babel? Cavalerie rouge? Comme j’aimerais… Mais moi je ne lis pas le russe, ce qui est bien sûr un gros problème ici. Que dit-il, Gorki?

– Vous savez, le vieux Pechkoff articule si mal que nous-mêmes, Russes, avons de la peine à le suivre! Mais je peux vous dire qu’il n’aime pas beaucoup Proust, ni Céline! Désormais, il va falloir être socialement réaliste pour avoir l’imprimatur ici. Nous allons entrer dans une bruyante littérature du silence. Je suis payé pour le savoir!»

***

Les invités étrangers ne le savent pas, mais il y a deux ans que le parti prépare dans les moindres détails ce conclave des écrivains. Les «ingénieurs de l’âme», comme le répète Staline. Pour les amis venus de loin, cette appellation a un côté agréablement et rudement romantique. Pour les Soviétiques, c’est une autre histoire: le parti leur a enseigné qu’il y a de bons et de mauvais ingénieurs.

Six ans auparavant, une cinquantaine d’entre eux ont été envoyés devant le peloton d’exécution ou dans des camps. C’était dans le Donbass, et ces ingénieurs-là ne travaillaient pas l’âme, mais le charbon. Ils avaient été accusés par le Guépéou de comploter avec les anciens propriétaires des mines pour saboter la production. Les ingénieurs arrêtés avaient été traités sans pitié par les interrogateurs. Le procès avait été déplacé du Donbass à Moscou pour lui donner le plus grand retentissement, dans la salle des Colonnes de la Maison des syndicats, déjà.

Que faire du Proletkult?

Pour les «ingénieurs de l’âme», pas encore de procès, mais de très longues discussions dans le bureau enfumé de Staline. Problème principal: que faire des restes du Proletkult? Au début des années vingt, le Proletkult était le bras du parti dans les arts, et il avait pour ambition d’extirper de la nouvelle société communiste toute trace de culture bourgeoise. Dix ans plus tard, le Proletkult était moribond. Mais la RAPP avait survécu. Dans l’univers des sigles soviétiques, la RAPP, c’était l’Association russe des écrivains prolétariens. Vladimir Maïakovski y avait adhéré juste avant de se tirer une balle dans le cœur en laissant ce vers énigmatique: «Comme on dit, l’incident est clos.»

Sans en mourir encore, d’autres écrivains souffraient. La RAPP était devenue une police littéraire contrôlant l’édition et les revues avec l’objectif de faire entrer, selon sa charte, tous les auteurs dans le moule de la «méthode créative matérialiste dialectique». N’était-ce pas ce que souhaitait le parti? Mais Staline, tirant à petites bouffées sur sa pipe, avait conclu qu’avec ces poètes et ces romanciers capricieux il ne fallait pas s’y prendre ainsi. A la fin d’une ultime réunion dans son bureau au Kremlin, la décision avait été prise de dissoudre la RAPP, de créer une Union pour tous ceux qui écrivent et de placer cette sorte de syndicat littéraire sous la figure tutélaire de Maxime Gorki, tant qu’il vivrait. Un poète ou un romancier pouvait-il espérer mieux: une maison, un éditeur, un gagne-pain garanti par le parti, et un beau congrès dans la salle des Colonnes?

***

Elle sent de nouveau tous ces regards sur ses cheveux courts. Les matelots, les paysannes et les écrivains regagnent leurs sièges pour écouter l’orateur suivant: Karl Radek, qui relit ses notes sur une chaise près de la tribune et gratte de l’index sa barbe rare. Le bouillant bolchevique de Zurich a vieilli. Mais il semble n’avoir rien perdu de sa truculence. Il salue Gorki, d’autres personnes dont elle ne reconnaît pas les noms, et Malraux, et Boris Pasternak, et Gide. Mais André Gide n’est pas là. Il a envoyé un message que Radek brandit, lit d’abord en français, puis en en russe.

Isaac Babel a promis de traduire les points importants du discours. Au bout de quelques minutes, elle tourne la tête vers lui, avec un petit haussement de sourcils pour le lui rappeler. Il se penche vers son oreille: «Maintenant, il parle des différences entre écrivains bourgeois et soviétiques. Dit que Gide a fait un grand chemin. Dit que Malraux est aimé par nous, mais par nos adversaires aussi. Dit qu’il faut expliquer pourquoi les Chinois meurent…» Karl Radek s’enflamme, agite la main, et elle entend «Ulysse» avec un long «s» à la fin. Babel retient un fou rire: «Il dit que James Joyce écrit à l’intérieur d’un tas de fumier!»

***

De l’hôtel Metropol, les taxis ont roulé près d’une heure avant d’entrer dans la forêt de pins et de bouleaux. Une femme vêtue de noir les attend devant un portail en bois. Passé le porche, ils se font des politesses avant de s’engager dans l’escalier assez étroit qui monte à l’étage.

Maxime Gorki les accueille dans une salle boisée où est dressée une table longue et large. Il force un peu la voix – «Willkommen! Benvenuto! Bienvenue! Welcome!» – et dit quelques mots en russe. Isaac Babel lui répond. Rires, exclamations, bruits de verre quand les hôtes se servent d’un vin jaune qui circule sur des plateaux. Quand tout le monde a finalement trouvé sa place, Gorki va s’asseoir au bout de la table, le dos au mur. Il y a trois sièges vides à sa gauche et à sa droite.

Annemarie Schwarzenbach a de la peine à suivre les conversations qui se croisent autour d’elle. Klaus est assis de l’autre côté, trop loin pour parler. Il lui vient un petit désir de morphine. Elle regarde la tignasse grise de Gorki et songe au meeting aérien où on les a emmenés la veille pour assister aux évolutions impressionnantes, à basse altitude, d’un avion géant à six moteurs qui porte le nom de l’écrivain. Elle se demande ce qu’elle pourrait bien en dire. A sa gauche, une jeune Chinoise raconte l’horrible histoire de deux de ses amis, poètes, qui ont été enterrés vivants pour avoir traduit en mandarin les œuvres de leur hôte. A droite, Mikhaïl Koltsov, le rédacteur en chef de Krokodil, explique que le communisme pourra améliorer la vie des hommes, y compris des écrivains si on produit assez de papier, mais qu’il sera impuissant à vaincre la tristesse. Annemarie est bien d’accord.

Gorki se lève et frappe dans ses mains pour demander le silence au moment où l’animation près de la grande porte annonce l’arrivée de ceux qu’on attend encore. Ce n’est pas Staline. Trois hommes à moustache pénètrent dans la salle et marchent, l’un derrière l’autre, vers l’écrivain qui leur tend les bras. «Le camarade Lazare Kaganovitch! Le camarade Kliment Vorochilov! Le camarade Avel Enoukidzé!» Il les applaudit, tout le monde applaudit, y compris les nouveaux arrivants.

La cuisine attendait ce signal. Des plats arrivent par-dessus les têtes, saumon en montagnes, larges plaques de tartines de caviar, grands bols de cornichons, pommes, raisin, bière, vin blanc, vodka.

Il n’y a plus de conversation organisée, seulement un brouhaha général scandé par les verres entrechoqués, les fourchettes dans les assiettes, les pas pressés des valets, les cris et les rires. Au bout de la table, Gorki écoute, dodelinant de la tête. Son regard va d’un voisin à l’autre. Il parle peu. Il a l’air de s’ennuyer. A la fin, il se lève, prend son verre et le tend à bout de bras. Klaus, qui a déjà trop bu, explique ce que tout le monde a compris: «Les toasts!» Gorki dédie le premier à ses invités étrangers. Paul Nizan lui répond en français et dans un russe laborieux, remercie l’écrivain au nom de tous les autres. Babel se lève après lui et, fixant Kaganovitch, récite des vers coupés de longs silences.

Annemarie a la tête qui tourne un peu. Elle se penche vers son voisin pour lui demander le nom, qu’elle a oublié, de l’homme rondouillard à petite moustache blanche assis à côté de Gorki. Koltsov écrit sur la languette de son paquet de cigarettes: Avel Enoukidzé. «Quelque chose comme un président, il fait marcher le Kremlin…» Elle se lève en s’appuyant du bout des doigts sur la table, pendant qu’un serveur écarte sa chaise en bois: «J’aimerais porter un toast au camarade Enoukidzé!»

***

Tant pis pour Nikolaï Boukharine! Tant pis pour la poésie! Mal à la tête, un peu fiévreuse: elle a préféré rester à l’hôtel plutôt que d’aller à la Maison des syndicats écouter la troisième grande intervention officielle devant le congrès. Elle a demandé à Nadejda de venir la chercher vers midi. Elle veut revoir, calmement, la place Rouge et les quartiers au nord avant de préparer son voyage en train vers Bakou.

Dehors il fait doux, la pluie est fine. Annemarie insiste pour tenir le parapluie, prend la main de l’amie de Gustav qui lui sert d’interprète, et la place d’autorité sous son avant-bras. «Nous serons mieux abritées.» Elles prennent à gauche, en direction du Musée, par la place de la Révolution. Il y a peu de circulation, peu de piétons sur les trottoirs. Elles sont obligées de marcher au pas.

«Nadejda, j’ai remarqué qu’on vous appelle Nadia. C’est la même chose?

– Nadia, c’est le petit nom, le diminutif. Comme pour vous: j’ai entendu que votre ami vous appelle Miro…

– Oui, il trouve qu’Annemarie est trop compliqué. Et quand j’étais une petite fille, ma mère m’appelait Fredy…

– Mais Fredy, c’est pour un garçon!

– Bien sûr! Les mères, vous savez… La femme de Lénine se prénomme également Nadia, n’est-ce pas?

– Nadia, Nadejda, oui. La femme de Staline aussi. Mais il l’appelait Tatka. Elle est morte il y a moins de deux ans. J’étais à l’enterrement. Lui pas.

– Il n’était pas à l’enterrement de sa propre femme?

– Il est allé dans la salle des Colonnes, où le corps était exposé. C’est la salle où a lieu votre congrès. Mais quand le cortège s’est formé devant la Maison des syndicats pour aller à Novodiévitchi, il n’était pas là. Une voiture l’avait peut-être emmené directement au cimetière. Sans doute pour des raisons de sécurité.

– Il est en danger, à Moscou?»

Nadejda tourne la tête, cherche le regard d’Annemarie, mais ne dit rien.

«J’ai lu qu’elle est morte d’une péritonite?

– C’est ce qu’ont écrit les journaux.

– Ce n’est pas la vérité?

– Vous savez bien que les journaux disent la vérité!»

Cette fois, elle n’a pas tourné la tête. Annemarie voit qu’elle ne sourit pas. Elles arrivent à la hauteur du musée.

«Nadejda, vous ne me parlez pas franchement, vous ne dites pas ce que vous pensez! Vous avez peur de moi?

– Je réponds à vos questions!

– Mais vous ne croyez pas qu’elle est morte de péritonite?

– A Moscou, il y a toujours des rumeurs, et les rumeurs ne sont pas très saines.

– Qu’est-ce qu’elles disent?

– Qu’elle est morte d’une balle tirée dans le cœur. C’était en novembre de 1932, juste après le quinzième anniversaire de la révolution. Un dîner avait été organisé au Kremlin pour les dirigeants et leurs femmes. Beaucoup de vodka. Une dispute. C’est la rumeur. On a parlé de suicide. Il y a beaucoup de suicides en Russie soviétique. Vous voyez, là-bas…»

Elle montre du doigt.

«C’est là, à côté du Manège, que le convoi funèbre s’est formé, derrière le cercueil placé dans une voiture tirée par six chevaux. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de soldats. Je marchais dans les premiers rangs, juste derrière Avel Enoukidzé, l’homme à qui vous avez porté un toast hier soir, le parrain de Nadia.

– Le parrain de la femme de Staline?

– Vous ne le saviez pas? Je pensais qu’on vous l’avait dit. Il est Géorgien, naturellement. C’est un vieux camarade du secrétaire général, ils luttaient ensemble dans le Caucase au début du siècle. Enoukidzé dirigeait alors une imprimerie clandestine. Après 1917, il a joué un rôle important dans l’organe qui fait régner la discipline dans le parti. Il le dirigeait quand Trotski, Zinoviev et Kamenev ont été exclus. Maintenant, il a surtout une fonction administrative. Au Kremlin, rien ne se décide sans sa signature. Mais depuis la mort de Nadia…»

Elle se tait.

«Depuis la mort de Nadia?

– Maintenant, il est moins important, son nom n’apparaît plus dans les journaux.

– Et c’est à lui que j’ai porté un toast!»

Nadejda sourit, baisse la tête. Elles ont dépassé le musée et montent vers la place Rouge, marchent un moment en silence sous la pluie que le vent chasse vers elles.


Staline consolidé

Le premier congrès des écrivains soviétiques, auquel participa l’écrivaine, journaliste et aventurière suisse Annemarie Schwarzenbach, s’est tenu dans la seconde quinzaine d’août 1934, six mois après le 17e congrès du parti communiste qui avait consolidé le pouvoir de Staline, malgré des contestations internes. Cinq mois plus tard, l’assassinat mal éclairci du populaire patron
de Leningrad, Sergueï Kirov, annonce les années de grande terreur.


Ce texte sur la participation d’Annemarie Schwarzenbach au premier congrès des écrivains soviétiques en 1934 est adapté de deux chapitres du livre d’Alain Campiotti qui paraîtra à la rentrée aux Editions de l’Aire, La Suisse bolchévique.


Episodes précédents: