roman-feuilleton

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Né au XIXe siècle, avec l’expansion de la presse quotidienne, le roman-feuilleton, dont le Samedi Culturel explore les chefs-d’œuvre cet été, préfigure la querelle entre littérature savante et populaire qui se perpétue aujourd’hui sous d’autres formes .

Né il y a plus d’un siècle, le roman-feuilleton sait rebondir et trouver de nouvelles niches. Son dernier avatar se loge sur les écrans de iPhones. C’est un genre impérissable, méprisé, moralement condamné, mais qui resurgit toujours depuis que Balzac l’a inauguré en 1836, en publiant La Vieille Fille dans le quotidien La Presse, récemment créé par Emile de Girardin (lire page suivante). Le terme a d’abord désigné un emplacement en bas de page, dédié à la critique littéraire et théâtrale, aux sciences, à la mode, bref, «aux nouvelles non politiques dans un environnement essentiellement politique». Les journaux de langue allemande ont d’ailleurs gardé jusqu’à aujourd’hui le nom français de «feuilleton» pour leurs pages culturelles.

La publication de romans en livraisons successives, «à suivre…», est déjà connue à la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre surtout. Emile de Girardin innove, en 1836, quand il se sert du roman, genre très en vogue et relativement nouveau, pour élargir son lectorat et le fidéliser. Le but est d’attirer les «annonces» – la publicité – et de faire baisser le prix de l’abonnement. Une formule qui marche et que tous les journaux devront suivre, en province et à l’étranger. Le Journal de Genève en publie régulièrement. La Presse et Le Siècle atteignent entre 25 000 et 30 000 abonnés, ce qui est énorme. La presse devient source de profit et plus seulement instrument de propagande politique. C’est le début de la marchandisation de la littérature. Un marché s’ouvre pour les auteurs qui signent des contrats appréciables et qui voient le nombre de leurs lecteurs se multiplier, alors que la réception des livres reste confidentielle, 800 exemplaires en moyenne. Le succès du roman-feuilleton pousse les éditeurs à se montrer inventifs et à publier des livres bon marché.

La monarchie de Juillet (1830-1848) figure le moment d’épanouissement d’un genre qui fleurit jusqu’à la Guerre de 14-18. Tous les grands auteurs de l’époque publient en feuilletons: Balzac le premier, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Paul Féval, Frédéric Soulié. Tous les registres sont explorés: roman maritime, historique, criminel, exotique, social, sentimental. Le genre sera ensuite supplanté par les adaptations au cinéma dès 1910, avec le film-feuilleton, plus tard le roman-photo, les éditions populaires à bon marché de type Harlequin, les feuilletons radiodiffusés et les séries télévisées (lire ci-dessous).

Le roman-feuilleton est un genre populaire. A ce titre, il devient vite suspect aux décideurs du monde politique. «L’écrivain romantique tire de sa position hors de partis constitués et de la gestion quotidienne des affaires une prétention à l’universel, transcendant les différences de classe et les oppositions politiciennes pour dire le Vrai, le Juste et le Bien», écrit Lise Dumasy dans La Querelle du roman-feuilleton (Ellug, 1999), une anthologie du débat entre littérature et politique au XIXe siècle. L’écrivain se prétend volontiers porte-parole de la masse muette. C’est sans conséquences quand il publie des ouvrages confidentiels pour un public d’initiés. Mais quand sa parole est portée à des dizaines de milliers d’exemplaires, il peut être dangereux. Le feuilleton devient pour les intellectuels un genre décrié, à l’esthétique minable, un travail à la chaîne, un avilissement de la langue, une industrie. «Fabrique de romans: Alexandre Dumas & Cie», ironise un pamphlétaire.

Dumas, justement, connaît le sommet de sa gloire vers 1850 quand s’éteint celle d’Eugène Sue et des Mystères de Paris. Paul Féval triomphe avec Le Bossu, fresque sociale lyrique et fantastique et quelque 70 autres ouvrages. Ponson du Terrail produit environ 10 000 pages par an, sans nègre, ce qui n’est pas le cas de ses collègues qui sous-traitent souvent. Il a même créé un type avec Rocambole qui a généré l’adjectif «rocambolesque». Sous la IIIe République, c’est le roman social, le roman de mœurs qui s’impose, proche du mélodrame, moralisant, valorisant le travail.

Le roman-feuilleton est un genre démocratique. A ce titre, il gêne. «Tous les Français sont égaux devant la littérature comme devant la loi», écrit Louis Desnoyers dans Le Siècle en 1847. Il nivelle par le bas, pense Sainte-Beuve, prophétique, en 1839: «Avec nos mœurs électorales, industrielles, tout le monde, une fois au moins dans sa vie, aura eu sa page, son discours, son prospectus, son toast, sera auteur. De là à faire un feuilleton, il n’y a qu’un pas. Pourquoi pas moi aussi? se dit chacun.»

Le genre retrouve de la vigueur au début du XXIe siècle. Rarement dans la presse, même si la Tribune de Genève continue à offrir à ses lecteurs des classiques en tranches (actuellement Le Tour du monde en 80 jours!), et que Le Temps publie, en 2008, un feuilleton historique. Mais en livres: des œuvres oubliées de Dumas, de Michel Zévaco sont republiées chez Phébus. Dan Franck et Jean Vautrin poursuivent depuis plus de vingt ans les aventures de Boro; Philippe Djian imite les séries télévisées avec les saisons de Doggy Bag.

La vraie renaissance viendra peut-être à travers Internet. Martin Winckler, Jacques Jouet publient leurs textes sur la Toile avant de les sortir en livres. Beaucoup d’écrivains ont leur blog. Enfin, tout récemment, Jean Charles Fitoussi lance SmartNovel, une édition numérique sur le modèle japonais qui propose par iPhone ou par SMS ou même en version vocale sur téléphone fixe, des productions originales. Au catalogue, d’ores et déjà, un livre pour ados de Didier van Cauwelaert et un roman de Marie Desplechin pour quelque 6 euros les 25 épisodes. Une nouvelle forme littéraire, avec ses contraintes formelles, est peut-être en train de naître!

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