Sur le gazon-brousse du Village du Monde – enclave africaine en Paléo –, les silhouettes impatientes piétinent. L'attente est longue jusqu'à l'arrivée de Hasna El Becharia. Premier concert sur la scène noire du Dôme où les mines se grisent sur une musique qui doit tout aux fêtes secrètes du Sud algérien. Hasna est née là, parmi des cérémonies où les têtes se perdent, où les corps évanouis prennent la forme incertaine des animaux sauvages. Turban immaculé, tunique sanguine, Hasna El Becharia tient une guitare dont elle use depuis toujours en cachette, depuis les toits rugueux de son enfance. Sa voix, lovée dans le registre le plus grave, ressemble à celle des récitants des confréries gnawas.

Plus encore, la chanteuse mêle ses vieilles soifs sudistes à des poésies plus urbaines. Quand elle saisit une guitare électrifiée, un outil laqué qui en a fait la musicienne la plus convoitée lors des mariages du bled, son bateleur de scène l'annonce comme la rockeuse du désert. La formule lui sied bien. Hasna El Becharia ne se soumet pas aux traditions du Maghreb, elle les façonne. Même si elle joue du guembri, le luth des soufis marocains, elle le traite comme une arme sans passé, un terrain vierge qui s'acclimate à son écriture signée. En une poignée de morceaux, Hasna impose une identité que les maîtres de musique du désert définissent aujourd'hui comme le prolongement d'eux-mêmes. Il y a peu, pourtant, ils ne voulaient pas que les mains d'une femme effleurent des cordes.

Cette chronique relate les nuits africaines du Village du Monde à Paléo.