Entre les ensembles à cuivres de la gendarmerie, ceux des pompiers et des militaires, tous vestiges de la colonisation africaine, une fanfare a vu le jour au Bénin qui bouleverse les marches à pas comptés et le répertoire martial des cortèges soufflants. Vendredi, Gangbé Brass Band déboulonne les stéréotypes. Une dizaine de très jeunes gens, en uniforme fauve, qui tourneboulent leurs épaules comme les femmes serpentines d'Addis-Abeba, s'enfilent dans un vieux chant vaudou. Leurs grimaces ne trompent pas, ils arrivent d'un coin du continent où la musique se finit souvent les yeux révulsés et l'âme hagarde. L'odeur du rite les précède.

Ils font mine de rien, pourtant. Ils embouchent les trompettes, trombones et tubas à la manière des bandes marcheuses de la Nouvelle-Orléans, des orchestres de paillotes marécageuses. L'un d'eux, avec ses joues grossies et sa sourdine faite main, ressemble même au Armstrong de l'entre-deux-guerres. Ils pourraient passer facilement, compte tenu de la clarté ouvragée de leurs arrangements, pour des étudiants des grandes écoles swinguées américaines. Le saxophoniste, dont le sourire figé quand il danse lui donne l'allure d'un berger saharien, prend quelques solos à la hauteur des grands ténors de big bands. Mais il y a autre chose aussi, qui trahit dans ce groupe des origines moins identifiables.

Certains morceaux, les plus tendus, s'allongent subrepticement façon Fela Anikulapo Kuti. Un déroulé d'une modernité rêche, bourré d'astuces cosmopolites mais d'une nature poncée par les âges. Quand ils ont commencé à trafiquer avec les rythmes yoruba, à triturer des strophes destinées à la transe, les membres de Gangbé sont allés visiter les prêtres de Cotonou et de ses environs. Ils ont écouté de loin les délibérations des maîtres, jusqu'au jour où la permission leur a été accordée d'utiliser les musiques de cérémonie. Ils ne rompent avec rien, donc. Mais révèlent, de la manière la plus intense qui se conçoive, le lien indéfectible qui unit l'Afrique occidentale aux architectes exilés du jazz. Une musique comme il devait s'en produire parfois sur les places Congo de Louisiane.

Cette chronique relate les nuits africaines du Village du Monde.