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«Super Mario Odyssey»: chapeau, Mario

L’ex-plombier moustachu revient dans une nouvelle aventure sur Switch qui s’annonce déjà comme un succès critique et commercial. L’arsenal ludique de la console s’étoffe et disperse les doutes régnant sur l’avenir de Nintendo

Disponible dès aujourd’hui pour la Nintendo Switch, Super Mario Odyssey se présente comme un héritier direct des classiques que sont Super Mario Bros. (1987) et Super Mario 64 (1997). En permettant de prendre possession d’autres personnages à la volée, que ce soit une grenouille, un poisson rouge ou un tyrannosaure, la dernière production de Nintendo propose une expérience originale et renouvelée, aux finitions parfaites, sans conteste l’un des meilleurs jeux de la série.

Après avoir pris ses quartiers dans l’écran de télévision du salon il y a trente ans, Mario, mascotte de l’entreprise japonaise Nintendo, va petit à petit devenir le personnage incarnant le jeu vidéo dans l’imaginaire collectif. Un phénomène lié également à ses nombreuses apparitions dans des jeux s’inscrivant dans divers genres: plateforme (Super Mario Bros.), course (Super Mario Kart), sport (Mario Golf, Mario Tennis…), jeu de rôle (Paper Mario, Mario & Luigi), voire combat (Super Smash Bros.). Des déclinaisons qui ont dans leur immense majorité connu un succès critique et commercial. Ce nouvel épisode sous forme de jeu de plateforme – genre à l’origine du succès de Nintendo – tient un rôle de premier plan dans le calendrier des sorties de la nouvelle Switch, qui doit à tout prix faire oublier l’échec commercial de la Wii U.

J. Dino. ch. belle princesse

En apparence, rien n’a changé en trente ans. L’ennemi traditionnel de Mario, Bowser, a enlevé sa fiancée la princesse Peach dans le but de l’épouser de force. Pour la libérer, Mario le poursuit autour du monde et explore de nombreux univers développés autour de thématiques parfois classiques – mondes du désert, de la neige, de l’eau, etc. –, mais aussi parfois franchement plus originales, tel le monde des gratte-ciel. Ce dernier est ainsi l’occasion de se promener en scooter ou d’escalader des façades d’immeubles, mais aussi de réexplorer Donkey Kong (1981) – classique du jeu vidéo dans lequel Mario apparaissait pour la première fois, sous le nom de «Jumpman».

Signe que Nintendo n’est pas restée coincée au siècle passé, Pauline, la «demoiselle en détresse» que le gorille avait capturée en 1981, est depuis devenue maire de la ville.

Un travail du chapeau

Chaque épisode de Mario repose sur une idée de gameplay originale pour se renouveler. Super Mario Galaxy (2007) réussissait par exemple à révolutionner le genre en modifiant la géométrie des niveaux, ceux-ci étant composés de planètes de tailles diverses dont on peut parfois faire le tour en quelques secondes. Quant à Super Mario Odyssey, Mario doit y collaborer avec le peuple des chapeaux – des êtres vivants pouvant contrôler les personnages sur la tête desquels ils sont posés. Ainsi, en s’associant avec l’un de ces chapeaux vivants, Mario va se transformer en chenille capable de s’étendre, en oiseau pour voler dans les hauteurs, en tortue aquatique, tout ceci dans le but d’atteindre des plateformes normalement inaccessibles, voire en tyrannosaure apte à détruire le décor d’un niveau.

Le gameplay change ainsi en cours de partie, ce qui, avec une cinquantaine de personnages à posséder, amène beaucoup d’originalité. Le jeu propose un mode pour deux joueurs, l’un manipulant Mario, l’autre le chapeau.

Super Mario Odyssey est une réussite technique et créative. On se déplace – on court, on nage, on saute, on vole – de manière fluide dans des environnements variés à la recherche des lunes qui permettent de déplacer notre vaisseau, l’Odyssée, vers le niveau suivant. Il n’est pas nécessaire d’en récolter beaucoup pour pouvoir poursuivre et terminer l’aventure, même si celles-ci sont présentes massivement dans chaque niveau. Grâce à cela, le seuil d’entrée est bas et permet aux joueuses et joueurs occasionnels de profiter du jeu. Les «complétistes» tenteront d’obtenir toutes les lunes, ce qui offre un challenge autrement plus relevé.

C’est dans les meilleurs chapeaux…

Nintendo est passé maître dans la valorisation de son passé, qu’il s’agisse de remakes (The Wind Waker HD, Metroid: Samus Return), de rétrocompatibilité (jouer aux anciennes gloires sur les consoles récentes) ou de la sortie de versions miniatures de ses premières consoles de salon, la NES et la Super NES. La firme japonaise s’en donne à cœur joie dans Super Mario Odyssey qui se trouve ainsi rempli d’autoréférences. Deux épisodes hantent particulièrement le jeu: le premier véritable Mario en 2D, Super Mario Bros., sorti en 1985, et le premier épisode en 3D, Super Mario 64, arrivé dix ans plus tard sur la Nintendo 64. Les hommages au premier consistent en de petits niveaux dans lesquels Mario pénètre via les fameux tuyaux verts, et qui sont l’occasion d’un subtil passage de relais de la 3D à la 2D, comme un bond de 30 ans dans le passé.

Les références à Super Mario 64 sont quant à elles notamment présentes dans les commandes (sauts, roulades…), ainsi que dans d’autres scènes qu’il convient de ne pas dévoiler à l’avance. Outre un petit côté fan-service, cher aux afficionados de la licence, Nintendo revisite par ce procédé l’histoire du jeu de plateforme et en profite pour rappeler son savoir-faire en la matière.

Chapeau de cartes

Ce savoir-faire, il faut remonter en 1889 pour en trouver les racines. Cette année-là, à Kyoto, se crée la société Nintendo. Son cœur de métier initial, la création de cartes à jouer, laisse peu à peu place à d’autres types de divertissements puis au jeu vidéo à partir des années 1970. L’entreprise japonaise devient leader mondial de cette jeune industrie dès la décennie suivante grâce aux Game & Watch, des jeux à cristaux liquides de la taille d’une calculatrice, à la NES, une console de salon, et à la (et non pas le) Game Boy, une console portable. En face, la concurrence change plusieurs fois avec les années mais l’entreprise s’impose sur le long terme au point d’inspirer une confiance élevée parmi les acteurs de l’industrie du jeu vidéo.

Conservatrice sur de nombreux points, Nintendo occupe une place à part sur le marché en refusant d’entrer dans la course à la performance que se livrent ses concurrents directs Sony avec la PlayStation et Microsoft avec la Xbox. Là où ces deux entreprises s’affrontent à coups de fréquence d’affichage et de graphismes photoréalistes, Nintendo revendique un statut d’artisan et met d’abord l’accent sur la qualité des mécaniques de jeu et surtout sur le plaisir de jeu. Super Mario Odyssey en constitue un parfait exemple.

La Switch sur les chapeaux de roue

Aujourd’hui, Super Mario Odyssey sort dans des conditions clairement favorables. Nintendo semble avoir réussi son pari en publiant des épisodes canoniques de deux de ses licences les plus célèbres dès les premiers mois d’exploitation de sa nouvelle console. Zelda: Breath of The Wild est un immense succès critique et commercial, et nul doute que ce Mario réussi se vendra par palettes entières.

Ces deux succès vont sans doute éclaircir l’horizon du japonais. Lors de la sortie de sa console en mars 2017, Le Temps, comme de nombreux médias, s’était immédiatement inquiété du manque d’intérêt des développeurs tiers, certainement échaudés par le flop de la Wii U. A n’en point douter, ces excellents Mario et Zelda – mais également d’autres titres remarquables à venir – devraient faire décoller les ventes de la console et permettre à Nintendo d’atteindre son objectif de 18 millions d’unités vendues d’ici à 2018, surtout depuis que les problèmes d’approvisionnement semblent enfin avoir été résolus.

Mais surtout, ce décollage en fanfare de la Switch devrait convaincre éditeurs et développeurs externes de développer des jeux pour la petite console. La preuve, de gros poissons tels que Bethesda (Skyrim, Doom), Rockstar (L.A. Noire) et Electronic Arts (FIFA 18) ont déjà fait leur apparition sur Switch, ou sont sur le point de le faire. Après quelques années noires, l’horizon semble donc se dégager pour Nintendo. Chapeau!


Nintendo ou la redéfinition du voyage

Le mot «Odyssey» (odyssée) dans le titre met la puce à l’oreille, et les premières heures de jeu le confirment: le voyage occupe une place centrale dans les nouvelles aventures de Mario. Comme Zelda: Breath of The Wild, sorti sur Switch en mars cette année, le jeu fait de l’exploration une récompense en elle-même. Comme si, finalement, peu importait le but, l’important étant le chemin parcouru.

D’un premier abord, les deux productions Nintendo reprennent une formule qui fait le succès des habituelles superproductions vidéoludiques (Assassin’s Creed, Fallout, The Witcher…): placer le personnage dans un univers aussi immense que possible pour lui donner une impression de liberté. Mais la ressemblance s’arrête là. Alors que la plupart des jeux prennent le joueur par la main à l’aide de guides visuels, de marqueurs placés sur la carte et de quêtes secondaires en pagaille, Zelda: Breath of The Wild laisse le joueur se débrouiller, réfléchir et chercher par lui-même. Plutôt que d’envoyer le joueur à un point X sur la carte, il lui explique le chemin (suivre une côte, longer une forêt…). Il ne dirige pas, il suggère. Il n’envoie pas le joueur vers un objectif, le voyage devient l’objectif.

On retrouve cette même philosophie minimaliste dans Super Mario Odyssey. La carte globale de l’univers est schématisée par un plan façon ligne de métro où chaque monde représente un arrêt. Une fois descendu de la rame, le joueur peut consulter un prospectus rédigé comme un guide touristique, lequel distille quelques vagues informations sur les endroits à visiter. Pour s’orienter, Mario peut se hisser en hauteur pour repérer les environs et laisser au joueur le soin de décider des prochaines étapes du voyage. Et qu’importe si les plans initiaux sont oubliés ou remplacés par d’autres, c’est justement ce que recherchent les développeurs du jeu: laisser le joueur se promener au gré de ses envies. Chaque route que l’on suit exactement jusqu’au bout ne mène exactement à rien, écrivait Frank Herbert…

Acclamés par la critique et par l’industrie, notamment pour cette approche de l’exploration, Zelda et Mario feront sans nul doute des émules dans le monde du jeu vidéo. Plus qu’une simple nouveauté de gameplay, c’est peut-être un changement de paradigme que Nintendo vient d’initier.

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