Au cœur de Manhattan, des New-Yorkais déposent bougies et photos parmi les décombres d’une scène de guerre. A côté de ces images étrangement familières, les écrans de télévision célèbrent la bravoure, non pas de pompiers, mais d’Iron Man, Thor, Hulk et Captain America. Ce sont des super-héros, ils viennent de remporter la bataille, et ils avaient prévenu: «Si nous ne réussissons pas à protéger la planète, vous pouvez être sûrs qu’on la vengera.» Mission accomplie: les Avengers, dix ans après le 11-Septembre, viennent de venger l’Amérique. Au cinéma du moins.

Le film de Joss Whedon, sorti le 4 mai aux Etats-Unis et toujours projeté en Suisse, a connu le meilleur démarrage de tous les temps (LT du 25.04.2012). Ses recettes sont supérieures au milliard. Ce triomphe marque l’apothéose d’une décennie qui a vu le retour en grâce des super-héros à l’écran. Mais l’élan du film révèle aussi combien Hollywood semble libéré du 11-Septembre. Le finale à Manhattan est limpide. Au terme d’une lutte super-héros/forces du mal, un missile nucléaire est lancé contre la tour la plus haute de la ville, symbole d’une puissance américaine retrouvée. Iron Man dévie le missile vers le vortex d’où, dans le ciel, se déversaient les forces ennemies. Le film opère ainsi un fulgurant raccourci entre les images du traumatisme (New York détruit) et sa réparation symbolique.

Laurent Aknin, qui vient de publier Mythes et idéologie du cinéma américain (Ed. Vendémiaire), voit dans Avengers «le symbole du retour de l’Amérique et de son désir de revanche sur les humiliations subies ces dix dernières années». Cette revanche, selon lui, est à la hauteur du choc que connut Hollywood avec le 11-Septembre: «Soudain l’imaginaire, celui des films-catastrophes comme Armageddon, est devenu réel. Que faire quand l’imaginaire perd sa fonction poétique et cathartique? En inventer un nouveau. C’est ainsi que les super-héros, plus ou moins à la retraite dans les années 1990, ont fait un retour en force.»

Ce retour de l’héroïsme superlatif se fit à pas feutrés. Spiderman (dont le premier épisode fut tourné juste avant le 11-Septembre), Superman ou Batman sont revenus sur les écrans, mais lestés d’un questionnement sur la nature de leur héroïsme. Clivés et anxieux, les sauveurs costumés se débattaient dans leurs contradictions. Demi-dieux certes, mais humains avant tout.

Le monde avait-il besoin de Superman après le 11-Septembre? Oui, répondait le film de Bryan Singer Superman Returns, mais après avoir amendé sa célèbre devise. «Truth, Justice and the American Way» («la vérité, la justice et le modèle américain») y devenait un ­elliptique «Truth, Justice… and all that Stuff» («la vérité, la justice… et tous ces trucs»). L’heure n’était plus au triomphe. Et si, à la fin de Batman Begins, le super-héros promettait, devant les ruines de son palais, de «reconstruire», le film révélait que sous le masque du démon oriental qui voulait répandre la terreur se cachait celui-là même qui avait formé Batman.

Ces super-héros tourmentés ont résonné avec les nombreux films qui, durant cette même décennie, ont évoqué les conflits en Afghanistan et en Irak. Dans la vallée d’Elah ou Fair Game exprimaient la défiance croissante du pays face à la riposte de l’administration Bush. Et si la série 24 heures chrono ou le film Le Royaume semblaient justifier la «guerre contre la terreur», difficile d’y voir une célébration de l’héroïsme national. Avec Avengers, en revanche, les pouvoirs des super-héros cessent d’être une malédiction. Ils sont mobilisés sans ­hésitation sous la bannière d’un héroïsme assumé.

Spécialiste de la stratégie américaine, auteur du passionnant Hollywood, le Pentagone et le monde, Jean-Michel Valantin est catégorique: «Avengers traduit un renouvellement de la pensée américaine de la puissance. Il est important de relever que le personnage de Tony Stark/Iron Man est un grand blessé – en Afghanistan, qui plus est –, qui parvient à dépasser son handicap, ce qui est, si l’on revient à la mythologie grecque, la définition de l’héroïsme. L’Amérique actuelle raconte, par le biais d’Hollywood, la manière dont elle travaille à transcender ses blessures.» Parmi les vengeurs, la présence de Captain America est significative. Pas seulement pour l’origine patriotique d’un personnage créé au début des années 1940. Mais parce que, libéré ici d’un bloc de glace qui le retenait prisonnier depuis la Seconde Guerre mondiale, il est emblématique de l’amnésie sélective à l’œuvre dans Avengers. Héros de 1939-1945, il n’a connu ni le Vietnam ni les deux guerres post-11-Septembre.

En 2011, World Invasion: Battle Los Angeles proposait un éloge de la Navy qu’on aurait dit sorti des cartons de la propagande des années 1940. Actuellement à l’écran, Battleship, de Peter Berg, le prolonge. Le film se passe à Pearl Harbor où, pour triompher d’extraterrestres, la Navy remet à flot l’USS Missouri, cuirassé célèbre où fut signée en 1945 la capitulation du Japon. «Pearl Harbor est hautement symbolique, observe Laurent Aknin. On a souvent dit que le 11-Septembre a provoqué la plus forte union nationale depuis l’attaque japonaise de 1941. Battleship évoque une victoire après une défaite et donc, là aussi, la revanche sur le 11-Septembre.»

Pour Richard Brody, critique au New Yorker, «Avengers résout la contradiction entre le désir d’une revanche et le rejet des guerres en Afghanistan et en Irak. En ramenant les combats à New York, le film retrouve le paradigme de la légitime défense, qui remonte à la Seconde Guerre mondiale – une scène à Stuttgart évoque Hitler – et d’évacuer les conflits lointains et illégitimes comme le Vietnam.»

Pour Jean-Michel Valantin, ces références au second conflit mondial portent un enjeu plus lourd que la simple évocation d’une «guerre juste»: «Cette réappropriation mythologique de l’histoire est un moyen de se projeter dans ­l’avenir, après l’Irak, et en prévision des guerres futures. Avengers, Battleship2 ou Transformers 3 sont une métaphore des changements en cours dans la sécurité nationale des Etats-Unis, de leur besoin de reconquérir une efficacité opérationnelle.»

La présence de l’USS Ronald Reagan dans Battleship invite à faire le parallèle avec les années 1980, qui avaient vu Hollywood digérer le Vietnam avec des films martiaux et quasi-révisionnistes. Top Gun redorait le blason de l’armée, tandis que Stallone dans Rambo 2 repartait gagner le Vietnam. Mais le contexte diffère, selon Laurent Aknin: «L’Amérique d’Obama n’est pas celle de Reagan. Et si Battleship ou Avengers ont une fonction de «guérissement», comme dirait Barthes, nous ne sommes plus au temps de Rambo. Les héros, même vengeurs, sont défensifs, pas offensifs. De plus, note Brody, le film situe l’origine de la menace dans une tentative du gouvernement de créer une arme à partir d’une source d’énergie inédite, ce qui «traduit un malaise vis-à-vis des dangers de la technologie militaire».

Rien ne dit qu’Hollywood en ait fini avec le 11-Septembre. Deux films sur la traque du terroriste Ben Laden sont annoncés, dont Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow. D’autres pourraient suivre, exploitant le «sentiment de vulnérabilité» dans lequel grandissent les jeunes. Richard Brody: «La reconstruction du World Trade Center, qui devrait s’achever en 2015, donnera lieu à un nouveau cycle mémoriel, et donc à d’autres films.»

Les sauveurs costumés se débattaient dans leurs contradictions. Demi-dieux certes, mais humains