Superman n'est pas juif, il lui arrive même d'aller à l'église. Mais ses créateurs en 1938, Jerry Siegel et Jo Shuster, fils d'immigrants juifs européens, le sont, comme la plupart des auteurs qui ont lancé les superhéros américains, même s'ils ont souvent anglicisé leur nom pour échapper aux préjugés: Bob Kane (Robert Kahn) avec Batman, Stan Lee (Stanley Lieberg) et Jack Kirby (Jacob Kurtzberg), les pères des Fantastic Four et de X-Men, Kirby encore avec Captain America...

Toutefois, la propagande nazie raillera la judaïcité de Superman. Il est vrai que celui-ci, en 1940, menace Hitler d'un poing «non aryen» avant de le traîner devant le tribunal de la SdN (Captain America, lui aussi, boxe le petit moustachu en 1941, et cette image devient le symbole des partisans de l'intervention américaine dans la guerre). Plus tard, en 1958, un texte que Superman écrit dans sa langue maternelle, le kryptionnien, ressemble à n'en pas douter à de l'hébreu. Et d'aucuns ont vu dans la nacelle spatiale qui a déposé sur Terre le bébé surhumain une référence directe au berceau de Moïse confié au Nil.

Quoi qu'il en soit, les auteurs juifs ont joué un rôle majeur dans l'histoire de la bande dessinée, surtout américaine. C'est ce que démontre, sans annexionnisme, la prodigieuse exposition De Superman au Chat du rabbin, présentée jusqu'au 27 janvier au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris, coproduite avec le Joods Historisch Museum d'Amsterdam. Elle montre également, à travers les œuvres d'auteurs aussi bien juifs que non juifs (qui ne sont pas distingués les uns des autres), le travail de mémoire, individuelle et collective, notamment après la Shoah.

Exposition prodigieuse, oui, par la profusion, la qualité et la rareté des quelque 270 documents exposés, réunis en cinq ans de travail, d'une trentaine d'artistes américains et européens.

On peut citer les nombreuses planches originales et les esquisses du grand Will Eisner, chroniqueur attentif et attendri de la vie quotidienne de la communauté juive new-yorkaise, dans ses graphic novels, ou romans graphiques, Un Pacte avec Dieu et les suivants (tous traduits chez Delcourt). Ou La Bête est morte, du Français Calvo (1944, réédité par Gallimard), qui le tout premier évoque l'Holocauste et inspirera le chef-d'œuvre d'Art Spiegelman, Maus (Flammarion), en faisant de la guerre une fable animalière. Les originaux en couleurs de sa célèbre couverture d'Hitler en loup et de l'ensemble des planches reliées artisanalement, retrouvées par sa veuve, valent à eux seuls le déplacement.

Pages jaunies de vieux journaux aussi: au tout début du XXe siècle, cartoons et strips fleurissent dans la presse yiddish new-yorkaise, avec surtout Zuni Maud et Samuel Zagat, et sont témoins, avec humour, des efforts d'intégration des nouveaux immigrants dans des conditions difficiles.

Après le choc de Maus, d'autres auteurs témoignent de leur douleur ou de leur passé. De Jo Kubert, qui livre avec Yossel (Delcourt) une «autofiction» imaginant son sort et sa mort pendant l'insurrection du ghetto de Varsovie si ses parents polonais n'avaient pas émigré aux Etats-Unis, à Miriam Katin qui, dans Seule contre tous (Le Seuil) raconte sa fuite avec sa mère à travers la Hongrie alliée aux nazis pour échapper aux camps. Elle avait alors 3 ans. Son livre vient d'être proclamé meilleur album de l'année par l'Association des critiques de bande dessinée.

De l'autre côté de l'Atlantique, Hugo Pratt intègre dans ses aventures de Corto Maltese (Casterman) son intérêt pour la culture juive et la kabbale, alors qu'un autre Italien, Vittorio Giardino, évoque le sort des juifs derrière le Rideau de fer (Jonas Fink, Casterman) ou leur engagement antifasciste dans les années 30 (Max Friedman, Glénat). Et surtout, toute l'œuvre du prolifique Joann Sfar est imprégnée de sa double culture juive, ashkénaze et séfarade, que ce soit dans Les Olives noires (Dupuis), Klezmer (Gallimard) ou surtout Le Chat du rabbin (Dargaud), délicieux conte philosophique et drolatique qui vient d'être traduit en hébreu et en arabe.

Un avis encore dans le débat sur la judaïcité ou non de Superman? C'est celui du célèbre cartoonist du New Yorker Jules Feiffer (Futuropolis vient d'en publier Je ne suis pas n'importe qui), cité par Didier Pasamonik, conseiller scientifique de l'exposition: «Superman était le fantasme ultime de l'assimilation. [...] Ce n'est pas de Krypton qu'[il] était originaire, mais bien de la planète Minsk, Lodz, Vilnius ou Varsovie!»

«De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives», Musée d'art et d'histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris, jusqu'au 27 janvier 2008, (détails sur http://www.mahj.org). Dimanche 9 décembre, journée Bande dessinée à l'écran, avec notamment les premiers dessins animés de Superman par les frères Fleischer (1941-1943) et le documentaire sur Robert Crumb, en présence de son épouse, également dessinatrice, Aline Kominsky-Crumb, et sous réserve de Crumb en personne.