Livres

La survie du critique littéraire

Une histoire d’amour comique entre un journaliste du «Monde» et une booktubeuse, signée Frédéric Ciriez

2022: Stéphane Sorge (comme l’espion) est un critique redouté, une signature du Monde des livres. On le surnomme Super Style ou SS, c’est selon. N’empêche que pour survivre, il doit piger trente secondes par semaine à la télé sur une chaîne à grande écoute (à l’image, il est très mauvais), multiplier les microchroniques sous pseudonyme dans toutes sortes de médias, faire le nègre, assurer des modérations, courir les Salons du livre et les jurys littéraires. La quarantaine venue, il s’inquiète de son sort. Il a raison.

A 22 ans, BettieBook est une booktubeuse débutante. Elle gagne sa vie au salon de bronzage So’leil à Melun où elle est née. Comme ses copines/collègues, elle filme les vidéos qu’elle met sur YouTube dans son studio, devant sa bibliothèque sur laquelle ruisselle un rideau de plantes vertes, sous le regard de sa collection de rongeurs en peluche. Son slogan: «lectrice et petite souris qui voit tout, tout, tout, suis-moi dans la maison des livres».

Spécialisée dans l’adaptation des dystopies littéraires au cinéma, elle aime «quand les livres font plus peur que les films». Elle parle aux vraies gens de bouquins qu’on a envie de lire. Sa communauté compte 30 000 membres, des followers et des haters, devant lesquels elle déballe ses «cadeaux» en gloussant de plaisir. Elle rêve d’égaler les booktubeuses américaines et de pouvoir vivre un jour des revenus publicitaires de son site. Elle en est loin.

Soif de reconnaissance

Sorge et BettieBook se rencontrent au Salon du livre de Noël où les nouvelles prescriptrices du Web ont organisé un pique-nique géant. Pour Le Monde, le critique renommé enquête sur ce phénomène. Il est séduit par la fraîcheur de Betty, fasciné par sa candeur, bientôt amoureux. Pour elle, Sorge est un loser, elle ne regarde jamais la télé, ni aucun média traditionnel, n’a jamais lu Le Monde. Mais Super Style a le prestige de la Culture et du Savoir, elle a soif de reconnaissance, et il lui promet de l’emmener à la Convention mondiale de dystopie en Californie. Bref, ils couchent ensemble.

Cette première partie est très drôle, une satire du monde littéraire à travers l’hyperactivité critique de Sorge (qui préfère Détective à toute lecture). Il lui arrive même un grave accident du travail. Ayant égaré les précieuses épreuves du nouveau roman de Mark Z. Danielewski, obtenues de haute lutte contre ses collègues du Monde des livres, il bricole un papier surréaliste avec des bribes glanées sur Internet lors de la sortie du livre en anglais. C’est la curée sur les réseaux sociaux, sa situation devient très, très précaire. Mais on sait que, dans ce monde virtuel, les réputations se font et se défont rapidement: son prestige pourrait aussi sortir grandi de l’épreuve.

Vibromasseur endoscopique

La nuit d’amour entre Betty et SS occupe (un peu longuement) le cœur du livre, dans une débauche de gadgets dystopiques, eux aussi. Bettiebook impose à son amant le port d’un masque de Tom alors qu’elle enfile celui de Jerry. Il rechigne et puis cède. Elle lui fait la surprise d’un vibromasseur endoscopique, c’est-à-dire doté d’une caméra, qu’elle branche sur son ordinateur. Pour quelqu’un qui vit uniquement par les images, comme Betty, l’invisibilité sexuelle est angoissante. Elle demande à Sorge, homme de mots par excellence, de lui raconter ce qui se passe en elle. Cultivé, il s’offre une allusion à la «machine à images» que Bioy Casares a inventée dans L’Invention de Morel.

Ce nouveau genre de selfie ressemble à une nauséeuse caverne pourpre, «une salle de cinéma aux murs de soie rouge… une salle éternellement sans spectateurs… rien que pour toi…». Pas pour longtemps: ces ébats, filmés en cachette par le méchant Sorge, se retrouvent mystérieusement worldwide sur la Toile. Qui les y a mis? Dans quel but? Un hacker? Les amants d’un jour s’accusent mutuellement.

Le procès est aussi un grand moment comique – culture arrogante contre sincérité bafouée, lutte de classes et machisme honni, avec interventions de Femen énervées. Qui gagnera? Lisez pour savoir. C’est réjouissant, alerte, inquiétant pour la corporation de la soussignée. Le livre répond à l’acronyme des espions: M.I.C.E. En effet, tout y est: Money, Ideology, Compromise, Ego. Et un auteur qui déplore qu’on ne trouve pas Le Temps à Paris et rend hommage à Jean Starobinski ne peut pas être complètement mauvais.


Frédéric Ciriez, «BettieBook», Gallimard, coll. Verticales, 192 p.

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