Si «Grigris» désigne un porte-bonheur, dans le nouveau film de Mahamat-Saleh Haroun, c’est aussi le nom d’un danseur éclopé, héros malgré lui. Travolta noir la nuit, garçon quasi invisible le jour, Grigris, alias Souleymane Démé, succombe au charme ravageur de Mimi, une prostituée qui rêve d’un destin de papier glacé.

Seul film africain en Sélection officielle au dernier Festival de Cannes, Grigris est le cinquième long métrage du réalisateur tchadien. Après Un Homme qui crie, Prix du Jury à Cannes en 2010, Grigris mêle fiction et documentaire pour dire la jeunesse tchadienne qui vivote entre illégalité et rêve d’ailleurs. A l’occasion du récent festival Cinémas d’Afrique de Lausanne, le réalisateur est revenu pour nous sur cette romance aussi improbable qu’interdite.

Le Temps: «Grigris» présente beaucoup d’éléments documentaires. Pourquoi avoir choisi la fiction pour dire le réel?

Mahamat-Saleh Haroun: Je vois la fiction comme une échelle qui permet de questionner le réel. Dans tous mes films, il y a une dimension documentaire. J’injecte une fiction à cette dimension brute afin d’aller au-delà de la simple représentation. On peut faire le parallèle avec la peinture, avec l’impressionnisme par exemple. Je ne copie pas ce que je vois mais j’essaie d’y apporter une touche, une interprétation. L’impression de ce qui se passe, de ce qui se révèle.

Je pense que la plus grande fiction dans ce film est la construction de ce couple improbable que seul permet le cinéma, comme l’espace du possible. J’avais le désir de construire un couple qui serait ensemble pour l’éternité!

– Souleymane Démé et Anaïs Monory ne sont pas des acteurs professionnels: qu’est-ce qui a guidé vos choix?

– J’ai rencontré Souleymane lors d’un spectacle de danse à Ouagadougou, au Burkina Faso. J’avais déjà mon scénario mais je n’étais pas satisfait. Je cherchais quelque chose d’extraordinaire. Quand je l’ai rencontré, je me suis dit: «Voilà celui qui va interpréter le rôle de Grigris!» La dimension documentaire se fixe sur le génie de ce garçon, sur sa grâce. Son personnage est vrai, il n’a pas de technique et ne peut donner que sa vérité. Elle convainc ou pas. Anaïs Monory, elle, je l’ai rencontrée lors d’un casting traditionnel à Paris. Je tenais mon couple de cinéma!

– Y a-t-il une métaphore entre le corps estropié de Grigris et la société tchadienne?

– Oui. Ici, le handicap de départ est utilisé pour inventer quelque chose. A mon sens, il y a du révolutionnaire quand on fait avec ce que l’on possède sans rien attendre de plus. Grigris transforme son handicap en une prouesse qui fait de lui un être unique. Défier comme cela les lois de la gravité et danser comme il le fait, désarticulé, aucun corps normal ne peut le faire. La société tchadienne est à cette image. La survie maintient en permanence en mouvement et pousse sans cesse à la recherche de quelque chose.

– Le génial, l’amour, le mal se déroulent la nuit. Ces choses sont-elles impossibles le jour?

– Le jour et la nuit transforment, il y a une dualité des personnages. La liberté n’est possible que la nuit parce qu’elle est interlope, parce que l’on y brise tous les interdits. Elle est le lieu de la transgression: Mimi est une prostituée, lui trempe dans le trafic d’essence. Le jour venu, les masques tombent. Grigris redevient le garçon gentil qui s’occupe de ses parents et qui passe inaperçu dans le quartier. A N’Djamena, il y a une faune nocturne qui accepte et tolère sans exclusion. Cette communauté renvoie à celle que l’on retrouve plus tard, de jour cette fois, dans le village. Ce village utopique de femmes, ce gynécée, où il n’y a plus d’hommes.

– Les femmes ont justement un rôle central dans votre film. Une première dans votre filmographie?

– Je voulais rendre hommage aux femmes qui m’ont accompagné, qui m’ont bercé et qui continuent de le faire. Ma mère, mes tantes, mes nièces, mes cousines, mes sœurs… Toutes ces femmes+ qui constituent le socle, souvent ignoré, de nos sociétés là-bas.

Par une sorte d’atavisme, j’ai moi-même oublié les femmes dans mes précédents films. La présence des femmes à la fin de Grigris, par exemple, est passée d’un chœur

à l’origine plutôt passif à celle d’actantes à part entière. Elles entrent par effraction dans le

cours des choses.

– Il y a malgré tout un certain humour dans ce film plutôt tragique…

– Absolument! L’humour est de l’ordre de l’intelligence. L’humour est également ce qui permet de prendre de la distance par rapport à ce que l’on raconte. Cela dédramatise les choses, permet au spectateur d’être dans un autre point de vue. On sort de la scène pour entrer dans le point de vue d’un personnage, par exemple. L’humour permet cette distance qui est celle de la réflexion. Je pense que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’humour.