Survivre face à l’explosion du virtuel

Thriller «Hacker» de Michael Mann redéfinit le genre du cyberthriller

Le cinéaste signe son meilleur film depuis «Collateral»

Les temps sont durs pour Michael Mann. A 71 ans, le grand formaliste du cinéma d’action hollywoodien a signé un nouveau film qui aurait dû le remettre en selle après les déceptions de Miami Vice et surtout de Public Enemies. Catastrophe: son cyberthriller Hacker (Blackhat en v.o.) est devenu un bide monumental, avec 18 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 70 millions! En Suisse romande, lâché par son distributeur, le film ne sort qu’à la faveur d’un repêchage par les Cinémas du Grütli de Genève, sans la moindre publicité. Il faut y courir, tant il est vrai qu’il s’agit là d’une des plus belles réussites de son auteur.

Autant l’avouer, on a toujours eu des doutes quant à l’importance de Mann, cinéaste plus épris de surface que de fond. Rien ne nous prédisposait donc à autant apprécier cette course-poursuite entre petits génies de l’informatique des deux côtés du Pacifique, à l’image 100% digitale et sans grands acteurs (à moins de considérer la taille de Chris «Thor» Hemsworth). La surprise n’en a été que plus grande de nous retrouver devant un film d’action d’une folle beauté, fondé sur l’un des thèmes les plus cruciaux de notre époque: la lutte de l’humain pour sa survie dans un monde toujours plus livré aux machines.

Tout commence par une plongée vertigineuse. Après une vue inédite de notre planète comme boule brillante d’interconnexions, on descend vers sa surface avec une vue aérienne nocturne sur les lumières d’une ville côtière. Puis, à partir d’une salle d’ordinateurs, la caméra se lance par ses câbles vers l’infiniment petit d’un algorithme viral propagé par Internet. A l’autre bout, une centrale nucléaire chinoise explose. Quasiment abstraite, c’est là une entrée en matière d’anthologie! Et la suite ne déçoit pas, quoi qu’en disent les railleurs (la critique, en France comme aux Etats-Unis, s’est en fait montrée partagée) qui préfèrent sans doute se retrouver devant un énième Avengers, Fast & Furious ou James Bond.

Après une deuxième attaque qui fait plonger le cours boursier du soja, puis quelques scènes en Chine qui voient le capitaine Chen, chargé de l’affaire, exiger la collaboration d’un ancien ami d’études au MIT, expliquant à sa sœur qu’il n’a confiance qu’en lui, voici enfin notre vrai héros. Devenu un hacker redouté, Nick Hathaway est en prison pour un bail après s’être attaqué à des banques. Ce bel animal en cage se voit alors offrir une permission spéciale pour rejoindre la task force sino-américaine chargée de démanteler ce réseau de cybercriminalité. La traque va l’entraîner de Chicago à Djakarta en passant par Hong­kong et la Malaisie – sans oublier la disparition violente de la plupart des membres de l’équipe…

S’il fallait encore une preuve que c’est la mise en scène qui fait le film, celui-ci en fournirait à la pelle. Cadrages (écran large) et couleurs, son et musique, découpage des séquences et chorégraphies, tout ici signale un cinéaste singulier et singulièrement inspiré. Il suffit de quelques plans pour reconnaître la patte de l’auteur de Heat, poète de la solitude urbaine. Mais aussi d’une esquisse de romance interraciale, entre le voyou et la sœur, pour avoir ici un cœur qui a parfois manqué à ses films. Tout en y réinjectant progressivement de l’humain, Mann débusque ainsi la paradoxale beauté de ce nouveau monde.

Depuis L’Année du dragon de Michael Cimino, on n’avait pas vu la rencontre Asie-Amérique explorée avec un tel appétit cinématographique, sans recourir aux clichés. Dans cette course contre la montre (avant que les criminels ne frappent à nouveau) où les écrans et l’art du hacking tiennent un rôle de choix, la violence éclate – rarement et sèchement – sur fond de démesure architecturale ou de grouillement humain. Par moments, Hacker paraît réconcilier Johnnie To et Wong Kar-wai, l’action et la contemplation. Tout en recrutant ses comédiens chinois, l’émouvante Tang Wei et l’élégant Wang Lee-hom, chez Ang Lee (Lust, Caution, 2007).

Pour finir, la banalité du génie du crime (occidental) enfin identifié n’aura d’égale que son cynisme et son dégoût pour toute action physique. Ce à quoi notre héros, qui a mesuré les dégâts bien réels d’un terrorisme virtuel, réplique par des facultés exceptionnelles sur les deux terrains. Seul moyen pour l’homme moderne de survivre dans cette nouvelle jungle? Où il apparaît aussi que notre hacker n’est autre que la dernière déclinaison du héros «mannien» tel que le cinéaste l’a défini dès son premier film, Le Solitaire (Thief, 1981): un hors-la-loi techniquement et physiquement affûté, mais néanmoins vulnérable dans un monde où le sens de l’honneur se perd.

Politiquement, le propos reste mince, avec cet ennemi des banques qui aura tôt fait de confier sa nouvelle fortune à une… banque suisse. Il n’empêche qu’avec son traitement inédit de la mondialisation, son combat entre le physique et le virtuel, Hacker est un film formidablement actuel. Seules son éthique et son esthétique apparemment passées de mode révèlent en Michael Mann un cinéaste d’un autre temps. Bientôt un dinosaure?

VVV Hacker (Blackhat), de Michael Mann (Etats-Unis, 2014), avec Chris Hemsworth, Wei Tang, Wang Lee-hom, Viola Davis, Holt McCallany, Ritchie Coster, John Ortiz, Yorick van Wageningen. 2h13.

S’il fallait encore une preuve que c’est la mise en scène qui fait le film, celui-ci en fournirait à la pelle