cinéma

Survivre avec ou sans un tigre

«L’Odyssée de Pi» d’Ang Lee redore le blason de la 3D. Le Taïwanais a fait des prodiges en visualisant une bien étrange fable, d’après le best-seller du Canadien Yann Martel

Il aura fallu dix ans pour porter à l’écran L’Histoire de Pi, best-seller de Yann Martel couronné d’un Booker Prize en 2002. Le temps que la technologie rattrape l’imagination de l’écrivain globe-trotter canadien, rendant possible sa transposition à l’écran. Encore fallait-il trouver un cinéaste capable de visualiser cette fantasmagorie allégorique, dont l’essentiel se joue entre un jeune Indien et un tigre naufragés dans le Pacifique… Après avoir un temps intéressé M. Night Shyamalan, l’affaire est finalement revenue au réalisateur d’origine taïwanaise Ang Lee, secondé par le scénariste David Magee (Finding Neverland). On ne peut que s’en réjouir.

L’auteur de Tigre et Dragon aurait-il voulu saisir la chance de rattraper l’absence de vrai tigre dans son magnifique film d’arts martiaux? Officiellement, il aurait apprécié le challenge d’un roman réputé infilmable doublé de l’occasion d’utiliser la 3D, à ses yeux idéalement adaptée au sujet. Mais on peut aussi soupçonner ce cinéaste caméléon, un peu insaisissable, d’avoir des raisons plus profondes pour accepter la commande. Car son film apparaît aussi riche en niveaux de lecture (il pourrait même s’agir là de son premier film réflexif) qu’il est visuellement somptueux (sa 3D rivalise avec celles d’Avatar, Tintin ou Hugo, et ses «animatronics» sont devenus quasiment indétectables).

La beauté plastique de L’Odyssée de Pi vous cueille dès les premiers plans, avec ses images féeriques d’un zoo en guise de générique. Il y en aura encore bien d’autres, d’un naufrage étrangement poétique à une inquiétante île mangrove peuplée de suricates. Plus prosaïque, le début narre tout simplement la visite d’un écrivain en panne d’inspiration à Pi Patel (Irrfan Khan), un Indien installé au Canada, pour entendre son histoire. Une aventure si extraordinaire qu’elle serait en mesure de vous rendre croyant! Et qui, aussitôt visualisée, devient alors une sorte de film dans le film.

Fils du directeur du zoo de Pondichéry, ancien comptoir français dans le sud-est de l’Inde, Pi (Suraj Sharma dans sa version adolescente) s’était embarqué avec sa famille et leurs animaux pour le Canada quand la crise vint à les frapper. Lorsque leur cargo fit naufrage dans une terrible tempête, il se retrouva seul survivant à bord d’un canot de sauvetage. Enfin, pas tout à fait seul, puisque trois animaux avaient également réussi à monter à bord: un zèbre, un orang-outang et une hyène. Puis surgit encore Richard Parker, un magnifique tigre du Bengale qui ne tarda pas à faire le ménage. Comment Pi a-t-il survécu et comment est-il parvenu à cohabiter avec cet animal féroce et affamé pendant plus de 200 jours de dérive?

Le récit est saisissant, avec des échos de Slumdog Millionnaire (les tribulations édifiantes d’un jeune Indien), de Titanic (le naufrage dantesque) et de Cast Away / Seul au monde (la lutte pour sa survie d’un naufragé). Sans oublier une apparition de Gérard Depardieu dans le rôle d'un ignoble cuistot français! Toutefois, c’est le rapport au monde animal qui en constitue véritablement le cœur. Et ce, dès cette scène frappante qui voit le père faire la démonstration au petit Pi, avec le fameux tigre, qu’un animal ne saurait être rien de plus qu’un animal, mû par un instinct impitoyable. Vraiment? Car si le film évite soigneusement tout soupçon d’anthropomorphisme (devenant, par là, trop dur pour les petits enfants), ses prolongements, eux, invitent à en douter.

En effet, notre survivant se trouvera forcé de raconter une tout autre version de son histoire à des assureurs japonais, logiquement incrédules. Et si, comme dans tant de récits pour la jeunesse, les animaux n’avaient été que les remplaçants d’humains? Et si Pi, ce garçon si porté sur la spiritualité, n’avait été brutalement confronté qu’à sa propre part animale, finissant par préférer sa reconstruction alambiquée à une vérité insupportable (ici, on pense à l’affaire Survivre avec les loups, le faux «récit vécu» de Misha Defonseca)?

Même amenée de manière trop appuyée par le dialogue entre le narrateur et l’écrivain, cette hypothèse fait toute la richesse du récit. En s’identifiant à Pi, ce garçon ouvert à toutes les religions et cultures devenu un père de famille rangé, Ang Lee résout son propre dilemme de cinéaste déraciné, fondamentalement réaliste/rationnel et néanmoins porté sur l’imaginaire/irrationnel.

Après son incompris Hulk, autre exploration de la part de nature en l’homme, L’Odyssée de Pi devient sa nouvelle profession de foi. Une foi en la catharsis par la fiction (que ce soit le Mahabharata ou la Bible, Le Livre de la jungle ou le roman de Yann Martel), mais surtout en la magie éternelle du cinéma.

VVV L’Odyssée de Pi (Life of Pi), d’Ang Lee (Etats-Unis/Taïwan/Inde, 2012), avec Suraj Sharma, Irrfan Khan, Ayush Tandon, Rafe Spall, Gérard Depardieu, Tabu, Adil Hussain, Shravanthi Sainath. 2h07.

Et si, comme dans tant de récits pour la jeunesse, les animaux avaient juste remplacéici les humains?

Publicité