Son troisième cancer a eu raison de la pugnacité de Susan Sontag, morte hier matin à New York, sa ville natale, d'une leucémie. Elle avait 71 ans et espérait «vivre encore longtemps». Et vivre signifiait pour elle écrire et agir, elle qui a publié 17 livres, des essais et des romans, des pièces de théâtre, des nouvelles. Et d'innombrables articles dans des journaux et des revues, aux Etats-Unis et en Europe: elle n'hésitait pas à prendre position. Au lendemain du 11 septembre 2001, sa dénonciation de la campagne nationaliste «indécente» d'une Amérique paranoïaque avait été très mal reçue. L'infantilisation croissante d'une opinion publique sommée de choisir entre le Bien et le Mal l'angoissait. Elle n'adhérait pas au slogan que «rien ne serait comme avant» car elle connaissait trop bien le pouvoir d'absorption de son pays. En mai 2004, dans un long article publié dans le Guardian, sous le titre «Qu'avons-nous fait?», elle revendiquait l'emploi du mot «torture» à propos des prisonniers d'Abou Ghraib, et non les euphémismes en vigueur dans la presse américaine. Qu'a-t-elle pensé de la victoire de Bush? Elle ne croyait plus à l'alternance dans «ce grand pays barbare» où ne régnait plus, selon elle, qu'un seul parti, «le Parti républicain, dont l'une des branches s'intitule le Parti démocrate!»

De longs mois à Sarajevo

Pendant la guerre dans les Balkans, Susan Sontag a passé de longs mois à Sarajevo, travaillant dans les écoles ou dans les comités de quartier, mettant en scène En attendant Godot, la pièce de Beckett. Elle était très critique également envers le «cynisme» des intellectuels français «pour lesquels la réalité a abdiqué et seules demeurent les représentations fournies par les médias». Elle ajoutait: «Il faut toujours se soumettre à l'épreuve de la réalité avant d'en parler.»

Son éditeur en France, Christian Bourgois, a publié sept de ses ouvrages. Sous le coup de l'émotion, il évoque une amie proche et un personnage exceptionnel par sa culture et son immense appétit de connaissances. «Elle n'a pas eu la place qu'elle méritait, elle intimidait: à New York, elle était trop européenne; en Europe, elle faisait peur par son exigence. Elle ne laissait rien passer. Je ne vois que Roland Barthes (sur lequel elle a écrit) pour témoigner d'une pareille curiosité: une ogresse à l'affût. C'était une essayiste courageuse mais aussi une grande romancière. Surtout dans les derniers textes, L'Amant du volcan (1997) ou En Amérique (2000), elle a créé de vrais personnages. Patrice Chéreau admirait son théâtre.»

Le 11.10.2003, juste avant de recevoir le Prix de la paix à Francfort, elle déclarait au Temps: «Je suis hantée par l'autre. Je ne crois pas en moi-même. J'essaie d'être en contact avec la plus grande et la plus large réalité possible.» C'était à Paris, à l'occasion de la parution de Devant la Douleur des autres, un essai qui prolongeait son célèbre ouvrage Sur la photographie (1977), et dans lequel elle plaidait pour ces images qui donnent la mesure de la cruauté humaine, ces memento mori qui nous soufflent: «Voilà ce que les humains sont capables de faire. N'oubliez pas.»