Susan Sontag

Devant la Douleur des autres

Trad. de Fabienne Durand-Bogaert

Bourgois, 140 p.

«Je ne devrais pas, mais je suis surexcitée comme une gamine!» s'enthousiasme Susan Sontag dans son appartement parisien, un bel espace de lumière qui surplombe la Seine. La romancière, essayiste et dramaturge américaine s'apprête à se rendre à Francfort, où lui sera bientôt remis la plus importante récompense allemande, le Prix de la Paix. Un prix de plus, serait-on tenté de dire, tant Susan Sontag, 70 ans, est célébrée dans le monde entier, aussi bien pour ce qu'elle écrit que pour ce qu'elle symbolise: la figure engagée de l'intellectuel américain de gauche, critique envers son pays, proche des valeurs européennes.

Etablie aussi bien à New York qu'à Paris, mais nomade dans l'âme («Après Francfort, je pars au Rwanda avec mon fils qui est journaliste au New York Times», précise-t-elle), Susan Sontag est une référence pour les amateurs d'images contemporaines. Paru en 1977, son essai Sur la Photographie s'est imposé comme un ouvrage définitif, étudié partout, tout le temps, en particulier dans les écoles de journalisme et de techniques des médias. Or, cet ouvrage était tout sauf définitif. Cartésienne dans l'âme, Susan Sontag a passé à l'épreuve du doute ses propres conclusions sur la force fragile des images et la nécessité de les contrôler. Les longs mois qu'elle a passés, voilà une décennie, dans une ville de Sarajevo assiégée par les Serbes ont corrodé son pessimisme sur la photographie. Non, une exposition répétée aux images de l'horreur n'engendre pas forcément d'effet engourdissant. Non, le flux des photos chocs n'a nul besoin d'être réglé par une «écologie de l'image». Non, le message de souffrance ne conduit pas à l'apathie et au dégoût du message lui-même, mais doit au contraire encourager l'action, en particulier l'action politique.

«Il faut prendre le parti du réel et de l'autre», dit aujourd'hui Susan Sontag, qui a réuni dans un petit livre nerveux, Devant la Douleur des autres, des conférences tenues à Oxford sur les images d'atrocités, des Désastres de la guerre par Goya aux photos de l'attentat du 11 septembre 2001. Si ce livre, comme le précédent, demeure une réflexion sur le statut si singulier des photographies, il est enrichi par l'expérience de ce qu'est, réellement, la douleur des autres, et la représentation de cette même douleur.

ENTREVUE

Samedi Culturel: Il y a 26 ans, dans votre premier livre sur la photographie, vous notiez que l'accumulation des images chocs, jour après jour, en vient à anesthésier le regard. Vous avez changé d'avis. Pourquoi?

Susan Sontag: Pour exprimer l'évolution de ma propre pensée, et suggérer que cette accoutumance n'est pas automatique, je prends dans mon livre un exemple élémentaire: l'iconographie de Jésus sur la croix. Les représentations de la crucifixion ne deviennent jamais banales pour les croyants. Ceux-ci n'entrent jamais dans une église en se faisant la remarque: «Ah! encore cette image terrible, je commence à en avoir assez!» Il est vrai que l'on peut s'habituer à l'horreur dans la vie. Mais il y a des cas où être confronté à ce qui choque ou provoque l'effroi n'épuise pas l'émotion. Il faut toujours se rappeler que les images n'obéissent pas aux mêmes règles que la vie réelle. La possibilité d'épuisement de l'impact d'une photographie ne réside pas en elle-même. Cet épuisement est plutôt le résultat de ce qui entoure l'image, de son contexte et surtout de ce qu'on croit connaître au sujet de cette image. En d'autres termes, c'est bien notre sentiment de la réalité qui s'érode, par la réalité elle-même. Je trouve que mon premier livre sur la photo manquait de ce constat élémentaire que tout spectateur d'une photo se trouve dans un lieu et une culture donnés, et pas ailleurs.

Que voulez-vous dire?

Les gens se sentent impuissants face à une situation qu'ils découvrent de manière répétitive dans les journaux, par exemple les reportages sur les famines en Afrique. Or si l'on était en Afrique, on verrait bien sûr ces images de manière totalement différente. Je cite aussi les trois photos de Tyler Hicks, le reporter américain qui a assisté fin 2001 à la mise à mort d'un combattant taliban sur une route, près de Kaboul. Ces photos terribles sont parues dans le New York Times. Tel est l'usage: on ne montre pas ses propres morts, mais ceux des autres, car l'on ne considère que son seul point de vue. Mais on oublie qu'il existe des cafés internet à Kaboul, que les images circulent désormais partout. La famille de ce taliban lynché a peut-être vu ces images. On a trop tendance à croire, dans nos pays riches, que les autres pays sont totalement coupés des moyens modernes de communication. Ce n'est plus vrai. Tout le monde voit tout, mais tout le monde ne voit pas tout de la même manière. Encore une fois, la grande leçon que j'ai apprise dans la continuité de mon action est qu'il ne faut jamais prendre sa propre position comme emblématique d'une époque, d'une situation, d'une pensée. Par exemple, je suis sûre que vous et moi sommes d'accord sur 95% des questions que nous pourrions soulever. Reste qu'il existe de très grandes quantités de personnes sur cette terre qui ne seront pas du tout d'accord avec nous. C'est ce que je ne veux pas oublier. Je suis hantée par l'autre. Je ne crois pas en moi-même. J'essaie d'être en contact avec la plus grande et la plus large réalité possible.

Si l'image est partout, n'est-elle pas sur le point d'engendrer des phénomènes de saturation?

Il n'est pas inconcevable qu'à l'avenir les gens se révoltent contre la modernité et son surplus constant d'images. Au fond, je ne le crois pas vraiment. Les images fonctionnent si bien pour manipuler les gens. Je ne peux pas imaginer qu'un pouvoir, quel qu'il soit, renonce un jour à un instrument si efficace pour mobiliser les troupes, pour oblitérer certaines idées, pour en mettre d'autres en valeur.

Les images sont si omniprésentes qu'elles font partie de notre mémoire collective, non?

Détrompez-vous. Il n'y a pas de mémoire collective, mais seulement un imaginaire collectif. Celui-ci se base sur un certain nombre d'images iconiques qui façonnent notre histoire commune. Ces images-là, comme un champignon atomique, un camp de concentration ou une empreinte de pied sur la lune, inscrivent l'histoire dans nos têtes. Sur le plan de l'individu, se souvenir, c'est convoquer une image qui a un jour pénétré notre esprit. Or rien n'entre mieux dans notre esprit qu'une photographie, car la mémoire procède par arrêts successifs sur images. Nous sommes submergés par une incessante imagerie, mais dès que la question du souvenir se pose, c'est la photographie qui se montre la plus efficace. Elle a une forme fixe, compacte, sans compter qu'elle est rapide et incisive.

A vous lire, on ne sait guère si vous préférez le pouvoir de conviction et d'émotion du texte ou celui de l'image. Hésitez-vous?

Sans doute. L'image et le texte sont comme les deux ordres de ma réalité mentale. Les deux peuvent me bouleverser avec presque la même intensité. Je viens par exemple de lire un livre qui m'a grandement impressionnée. Il s'agit de Une Saison de machettes de Jean Hatzfeld. Ce journaliste avait écrit un premier livre sur le Rwanda, où il avait interviewé des survivants des massacres. Là, il a interviewé les génocidaires dans leurs prisons. C'est un livre qui vous saisit. Il est d'une vérité profonde sur le mal humain. Or, je pense qu'aucune image n'est capable d'ouvrir de tels abysses devant la conscience. La photographie exprime toutefois bien ce dont l'homme est capable dans le domaine de l'horreur. Regardez ces photos de Noirs lynchés dans le Sud des Etats-Unis au début du XXe siècle. Ou celle-ci: à Sarajevo, pendant la guerre, un jeune et beau soldat serbe donne coup de pied dans la tête d'une femme musulmane qui se trouve au sol, mourante. Bref, vous voyez, les images savent très bien donner la mesure de la cruauté humaine. Je comprends qu'on puisse souvent rechigner à les regarder. Moi-même je n'ai pas eu le courage d'aller voir à New York l'exposition qui présentait les photographies historiques de lynchage des Noirs. Lâchement, je ne voulais pas souffrir. La vision de certaines images, comme celles des camps de concentration, reste, avec le temps, insoutenable. Mais ces images sont nécessaires. Elles sont comme des memento mori qui nous soufflent: «Voilà ce que les humains sont capables de faire, souvent avec enthousiasme. N'oubliez pas.»

Vous me montrez des images, mais votre livre n'est pas illustré. Pourquoi?

On m'a souvent posé cette question. Jusqu'ici, je répondais que je voulais que les gens se concentrent sur mon argument. C'est une manière de suggérer: «Ceci est un essai littéraire, pas un recueil de photos!» L'autre jour, j'ai soudain découvert la vraie raison de mon choix. L'un des arguments principaux du livre est qu'une photo dépend toujours de son contexte, et qu'il faut toujours la regarder selon plusieurs perspectives différentes. Dès lors, je n'allais pas illustrer mon propre argument avec des images! Ce serait revenu à trahir mon propos. Une trahison relative, bien entendu. Tant d'images sont aujourd'hui montrées dans des contextes qui les desservent. Les photos de guerre se retrouvent de plus en plus dans les musées, les galeries, ou même des boutiques de mode. On les trouve aussi sur les sites pornos sur Internet. Savez-vous que la vidéo de l'exécution du journaliste Daniel Pearl se trouve sur un site internet spécialisé dans le sadisme pornographique?

Vous attaquez vivement dans votre livre les apôtres de la Société du spectacle, les Debord, Baudrillard ou Glucksmann, pour lesquels la réalité a abdiqué et seules demeurent les représentations fournies par les médias.

Leur cynisme m'exaspère. Comment peut-on dire que la guerre, comme tout ce qui semble être réel, est un phénomène médiatique? André Glucksmann a fait un voyage d'une journée à Sarajevo pendant que la ville était en état de siège. Moi, j'y suis restée trois ans. Je connais de l'intérieur la réalité de cette guerre. Il faut toujours se soumettre à l'épreuve de la réalité avant d'en parler. Avez-vous remarqué que lorsque les gens parlent de la guerre en vraie connaissance de cause, ils le font de manière humble? Or trop d'intellectuels se montrent d'une grande condescendance envers la guerre et ceux qui ont fait profession d'en témoigner, comme les photographes, les journalistes ou les travailleurs humanitaires. Pour ces intellectuels, la guerre est un pur spectacle, le seul à même de déterminer l'issue d'un conflit. Cette idée postule que chacun est un spectateur-voyeur. Elle suggère, de manière perverse, qu'il n'y a pas vraiment de souffrance dans le monde. C'est absurde, arrogant et cela me met en colère.