Suspense autour de la collection Gurlitt

Selon la presse allemande, le Musée des beaux-arts de Berne acceptera la collection d’art controversée. Pour l’heure, l’institution dément. Verdict lundi

Le Musée des beaux-arts de Berne a démenti hier des informations de la presse allemande selon lesquelles il aurait d’ores et déjà accepté le délicat héritage de ­Cornelius Gurlitt. Interrogée par Le Temps, la Fondation du musée s’est contentée de renvoyer à la conférence de presse conjointe du musée de Berne avec les autorités bavaroises et le gouvernement fédéral allemand qui se tiendra lundi à Berlin. «Le Musée des beaux-arts de Berne dément l’information de la Deutsche Presse-Agentur, la décision du conseil de la Fondation Kunstmuseum Bern n’étant pas encore prise. L’information sera communiquée lors d’un point de presse lundi à Berlin», note Ruth Gilgen, porte-parole de l’institution.

Cornelius Gurlitt était décédé le 6 mai dernier à l’âge de 82 ans sans avoir revu ses tableaux. Collectionneur d’art contemporain excentrique et isolé, Cornelius Gurlitt avait hérité de son père une incroyable collection de quelque 1600 œuvres d’une valeur inestimable. Gurlitt père, fin connaisseur, marchand de tableaux juif persécuté par les nazis, avait échappé à l’Holocauste en acceptant de faire le tri pour le Führer dans les musées allemands. Hitler avait exigé que disparaissent des salles publiques les œuvres dites «dégénérées», ces Picasso, Chagall, Matisse ou surréalistes allemands ne répondant pas à l’idéal nazi. Hildebrand Gurlitt avait profité de cette fonction pour acheter à bas prix certaines des œuvres ainsi confisquées. Quelques tableaux proviendraient également des collections de Juifs aux abois, obligés de vendre leur trésor à bas prix pour fuir le Reich. L’un des plus beaux tableaux de la collection, Femme assise de Matisse, proviendrait ainsi de la collection privée du marchand d’art Paul Rosenberg, le grand-père de l’ancienne épouse de Dominique Strauss-Kahn.

Gurlitt vivait retiré au milieu de son trésor, à Munich, dans un appartement à l’abandon. Inconnu des caisses de retraite ou de santé, il vivait de la vente occasionnelle de toiles lorsqu’il avait besoin d’argent. Certaines de ces ventes auraient eu lieu en Suisse, et c’est au retour d’une de ces expéditions par le train que le vieillard avait été contrôlé, avec sur lui une forte somme en liquide. Convaincus d’avoir affaire à une banale histoire d’évasion fiscale, les enquêteurs avaient mené une perquisition à son domicile et découvert ainsi, en février 2012, l’incroyable trésor du vieillard. Profondément choqué par les poursuites et la confiscation de ses «chers tableaux», le vieil homme – sans enfants – avait fait, par testament, du Musée des beaux-arts de Berne son légataire universel.

Pour l’Allemagne, le legs à Berne est presque une aubaine: le gouvernement allemand, soucieux de se défaire d’une embarrassante image, travaille depuis des années à la restitution de tableaux volés aux victimes du nazisme entre 1933 et 1945 avec un succès mitigé: les musées allemands ne restituent qu’au compte-gouttes les œuvres qu’ils ont parfois fort mal acquises.

Pour Berne, le legs de Gurlitt est au contraire une opération délicate. Le musée risque de devoir gérer de complexes demandes de restitution et quantité d’œuvres, conservées pendant des années sans soins adaptés, auront besoin d’être restaurées.

Selon le quotidien Süddeutsche Zeitung, Berne et Berlin auraient négocié le scénario suivant: le ­musée suisse accepterait l’héritage en échange d’un prêt permanent à l’Allemagne pour celles des œuvres dont l’origine est contestée afin que le groupe d’enquête sur l’origine des œuvres dirigé par Ingeborg Berggreen-Merkel puisse poursuivre son travail de fourmi en vue d’une restitution. Le musée suisse se verrait ainsi épargner les coûts liés à cette procédure. Une cousine et un cousin du collectionneur, seuls membres encore vivants de sa famille, ont réclamé leur part de l’héritage, mais auraient peu de chances d’obtenir gain de cause en raison de leur lien de parenté éloigné.

L’Allemagne travaille depuis des années à la restitution de tableaux volés aux victimes du nazisme avec un succès mitigé

Le musée risque de devoir gérer des demandes de restitution et quantité d’œuvres devront être restaurées