«Bouh! Ça me chamboule, cette sortie d’album. Tout cet emballement, c’est assez effrayant.» Suzane peut bien dire son trac alors que paraît Toï Toï, recueil gavé de bonnes idées et de longueurs pardonnées, elle reconnaît aussi se régaler sans trop se faire prier: «Je veux profiter!» Inconnue il y a deux ans, la voilà qui fait l’unanimité, ses chansons enlevées où se racontent le harcèlement sexuel, l’homophobie ou la crise climatique séduisant tant un public exigeant que l’ensemble des radios mainstream. «Il y a une décennie environ, aborder ces thèmes en chanson aurait été risqué, juge-t-elle. Signe que la société a avancé.» Faut croire…

Quand on la joint par téléphone quelques jours après la parution de son disque, c’est d’abord la lassitude qui pointe. La faute à ces interviews qu’Océane Colom (son vrai nom) enchaîne à la pelle depuis des semaines. «Mais c’est comme ça», élude-t-elle sans trop oser se plaindre. Car elle s’en souvient: il y a peu, quatre ou cinq années peut-être, cette Provençale, formée durant quinze ans aux exigences du ballet classique, puis qui envoya tout valser à la majorité, gagnait sa vie comme serveuse dans un resto parisien – «je rêvais alors d’aller vers moi-même et d’écrire des chansons».

Droit dans les yeux

Et maintenant, ça y est. Maintenant elle chante, Suzane, sur les scènes les plus prisées de la francophonie, roulant des «r» sur des bits fédérateurs, et tous l’écoutent plutôt que de la moquer pour «aspirer à plus haut», comme à peine plus tôt. «Ces moments passés derrière un comptoir ont été décisifs, reconnaît la chanteuse. Un bar ou un restaurant, c’est un lieu clé pour scruter la société. L’envie d’écrire mes premiers textes est née durant ces heures passées à observer les gens ou à écouter en secret leurs conversations.»

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Mais pour cette «forte tête retenue par des terreurs intimes», comme elle l’explique, comment imaginer porter un jour ces récits sur scène et faire taire une bonne fois les médisances qui la visent, elle, l’Avignonnaise, coupable aux yeux des médiocres d’essayer, de s’accrocher? En créant un personnage, comme Stromae ou Christine and the Queens avant elle. Deux artistes qui, pour imposer dans la pop une somme de discours nouveaux (homosexualité ou filiation perdue, notamment), ont choisi de se bâtir un double. «C’est dur de ne pas porter de masque dans la vie, avance-t-elle. On se cache tous d’une manière ou d’une autre. Suzane me permet de me révéler telle que je suis vraiment et d’affronter mes peurs droit dans les yeux.»

Le droit d’être soi-même

En conquérante, Suzane, 29 ans, chante alors ces vies creuses mises en scène sur internet (Monsieur Pomme) et la planète qui suffoque (SAV), l’asphyxie d’une existence clôturée (Madame Ademi) et le glissement vers l’agression d’une drague lourdingue (SLT). Carré roux pétard, habit bleu zébré de blanc et de noir, on l’admire qui vide ses poches lestées de punchlines et puis qui cogne prédateurs libéraux et moralisateurs, misogynes et adversaires du combat LGBT+. «Quand je me mets à écrire, je me fais d’abord un film dans la tête, explique Océane, laissant échapper une pointe d’accent du Midi. C’est comme une succession de scènes qu’ensuite j’ordonne et détaille.»

Parfois, bien sûr, elle se plante. Car non, Toï Toï n’est pas parfait. L’artiste peut bien jurer avoir pris le temps de le construire, on aurait bien soulagé son disque de titres dispensables, comme Le Potin. Seulement, lorsque Suzane touche juste, là, on la boucle. C’est qu’à notre connaissance, peu de chansons possèdent la lucidité douloureuse de P’tit Gars, récit tragique d’un coming out. Et peu encore traitent d’homosexualité avec la délicatesse d’Anouchka. «Avec ce titre, je voulais dire combien personne ne choisit son orientation sexuelle, explique-t-elle. Qu’on peut être féminine, lesbienne et s’accorder le droit d’être soi-même. C’est aussi ça, le pouvoir d’une chanson: réunir les gens et aider à soulager leur peine.»

Demande considérable

Dès ce mois, l’artiste dispensera ses bienfaits live. Une nouvelle tournée débute, qui ne connaîtra que de brèves pauses jusqu’à l’été. «Mais c’est comme ça», souffle-t-elle encore, comme par habitude. C’est qu’entre ses clips épatants et la publication de Toï Toï, la demande est maintenant considérable autour de sa personne. Elle entend la satisfaire, «seule en scène et sans filet», un peu comme lors de son passage au Montreux Jazz 2019 où on l’avait admirée.

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«Je travaille sur une nouvelle chorégraphie avec le danseur Nicolas Huchard, détaille-t-elle, une scénographie repensée, des jeux de lumière et de la vidéo. Pour le reste, ce sera moi seule face au public. Ces moments sont un peu une revanche sur l’époque où j’étais alignée avec d’autres filles portant toutes le même chignon. Là, j’ai le droit de me tromper sans que ce soit le drame.» On lui dit que ça peut être beau, un accident live. Suzane marque un silence, dit «oui», soupire, remercie et finalement raccroche.


Suzane, «Toï Toï» (Wagram Music). En concert le 21 mars 2020 à Genève dans le cadre du festival Voix de fête.