Musique

Suzane, une quête de liberté

Depuis un an, le nom de Suzane se murmure entre producteurs. Cet été, elle est l’artiste française la plus programmée dans les festivals. Ses «beats» électros mêlés à un phrasé rap déferlent ce samedi sur le Montreux Jazz

Plus de 30 festivals en six mois pour un total de 90 dates, et plus de 5 millions de streams: Suzane bat déjà des records, trois mois seulement après la sortie de son premier E. P. Régulièrement comparée à Angèle pour son énergie scénique et sa fulgurante ascension avant même la sortie d’un album complet, la Française partage avec sa consœur belge une même envie de dynamiter le patriarcat. Dans SLT, elle dénonce le harcèlement et les injonctions faites aux femmes. Une sorte d’hymne féministe dans lequel elle incarne différents types d’agresseurs sur des beats électros.

Celle qui se définit comme une «conteuse d’histoires vraies» s’inspire d’expériences du quotidien pour écrire des morceaux entraînants et entêtants. Suzane mêle ses mélodies à un phrasé singulier, avec toujours un lien à la danse, son premier amour. La chanteuse à l’accent du Sud ensoleillé est une sorte de croisement entre Stromae, The Dø, OrelSan, Barbara et l’Italienne Gala, dont elle avait un poster dans sa chambre d’ado. Avant de découvrir son détonant cocktail sur la scène du Montreux Jazz Festival, rencontre avec une jeune femme déterminée en quête de liberté.

«Le Temps»: Comment est née Suzane?

Suzane: En plusieurs étapes. J’ai commencé par la danse classique à 5 ans. Le corps est devenu mon premier instrument et le chant s’y est greffé vers 14 ans. J’avais intégré le Conservatoire mais j’ai arrêté, parce que je ressentais plus d’étouffement que de passion. Ma conseillère d’orientation comme ma mère me disaient en outre que ce ne serait pas possible d’être artiste. Je suis alors devenue serveuse dans le sud de la France, d’où je suis originaire, tout en chantant parfois dans la rue. C’était une période floue, pendant laquelle j’ai mis mes rêves sur pause. Et puis, après un an et demi dans un diner américain à servir des burgers, j’ai commencé à péter un câble. Elvis Presley tournait partout sur les télés et je me suis dit que je devrais être en train de faire comme lui, chanter, danser, vivre ma vie. Je me suis remise à l’écriture, j’ai repris des cours de chant et j’ai pris un billet pour Paris, il y a cinq ans. Et je suis passée de serveuse à… serveuse, dans le XXe arrondissement.

C’était devenu une urgence d’écrire, au point de ne pas en dormir la nuit. J’avais déjà quelques titres et c’est là qu’un ami m’a parlé de Chad Boccara, qui est devenu mon producteur. Il m’a fait rire parce qu’il m’a comparée à un sushi: il trouvait ça bizarre, le poisson cru, au départ, puis la deuxième fois c’était un peu plus cool, et la troisième il n’a plus commandé que ça… On a façonné le projet ensemble autour du prénom Suzane, de la danse, d’une écriture très réaliste. Il m’a ouvert les portes de la maison de disques 3e Bureau, avec laquelle je travaille et qui produit notamment – M – et OrelSan. J’ai beaucoup de chance mais j’ai dû travailler toute ma vie avant d’ouvrir le rideau. Il y a eu une petite pause, mais ça m’a permis de simplement prendre du recul pour mieux sauter.

Pourquoi ce prénom, Suzane?

Dès le départ, je savais que je ne voulais pas garder mon prénom civil, Océane. J’aimais bien Suzane, celui de mon arrière-grand-mère. Je l’ai peu connue mais elle m’a beaucoup inspirée. Choisir mon prénom était une façon d’être encore plus moi-même. J’ose davantage de choses en pensant être quelqu’un d’autre, j’ai l’impression d’être plus libre. Même si j’aime beaucoup Océane, ça me relie au fait que je suis provinciale, à mes parents, à mon éducation. Je ne renie pas cette histoire, mais j’en ai créé une nouvelle avec Suzane.

Comment envisagez-vous le rapport entre la danse et l’écriture?

Je ne pense pas forcément à la danse directement lorsque j’écris mes textes, ça vient plutôt après, quand je monte sur scène. En général, je vais aller chercher un vocabulaire corporel qui va appuyer ces mots. La danse et l’écriture sont deux choses différentes mais assez complémentaires. Je me sens un peu comme un Italien qui ne peut pas faire autrement que de parler avec les mains. Mon corps réagit aux mots, à la façon dont je veux les dire. La danse brode autour des mots.

Vos textes s’ancrent directement dans le réel et abordent des sujets parfois tabous, comme l’homosexualité féminine dans «Anouchka»…

J’aime raconter des histoires et utiliser des choses du quotidien pour décrire mon époque. Anouchka, chacun peut l’imaginer comme il le souhaite, mais c’est une personne qui existe vraiment. J’avais envie de parler à des jeunes, pour qu’ils se sentent moins seuls. L’homosexualité est très peu représentée, même si on commence à mettre en avant des personnages gays, comme dans les séries. Mais dans notre jeunesse, avec mon amie Anouchka, il nous manquait ce type de figures puisque tout était très hétéronormé. Anouchka, elle, est libre d’être elle-même et de vivre sa sexualité et ses amours comme elle l’entend. Cette chanson, c’est un cri de liberté.

Vous dénoncez justement les injonctions de la société, notamment celles liées à la féminité, dans des chansons comme «SLT» et «Suzane». Est-ce une expérience personnelle?

Ces normes, je les ai ressenties assez violemment et assez tôt. Je me suis vite rendu compte – vers 7 ans – que j’étais une fille quand je n’ai plus pu jouer au foot avec les garçons. Mais aussi à travers mon éducation: mon frère avait tendance à ne pas se lever pour débarrasser son assiette et moi, je devais le faire pour lui. C’est quelque chose qui m’a toujours révoltée. Je piquais des crises parce que je ne comprenais pas pourquoi on me rabaissait toujours à mon rang de femme. C’est malheureusement un sujet qui nous suit depuis des générations et il était temps que cette espèce de larsen auquel on s’habitue s’arrête enfin. Avec SLT, en dénonçant le harcèlement, j’essaie de dire aux femmes qu’il faut arrêter de serrer les dents et commencer à se défendre. Il ne faut pas accepter cette entrave à la liberté, ne pas se dire que c’est une fatalité. J’ai envie que les choses changent. Et cet E. P., c’est une vraie quête de liberté pour moi, tellement on m’a mis de barrières, enfant – avec la rigueur de la danse classique, je n’avais pas mon mot à dire. Puis, on m’a dit que je ne deviendrais jamais artiste. Suzane représente donc ce rêve de gosse de pouvoir m’exprimer par tous les moyens possibles.


Suzane en concert au Montreux Jazz Lab, le samedi 13 juillet, avec Columbine et L’Or du commun.

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