C'était il y a quelques années. On se souvient l'avoir vue se démener vigoureusement autour d'élèves du Conservatoire de Genève qui suivaient un stage de chant auprès d'elle. La dame était certes menue et déjà âgée, mais elle laissait déborder une énergie qui était encore avivée par un tempérament solidement trempé. Suzanne Danco est restée une artiste d'une vivacité physique et spirituelle étonnante, d'un maintien toujours exemplaire. Jusqu'à sa mort à la fin de la semaine dernière, dans sa villa florentine.

Née à Bruxelles en 1911, Suzanne Danco a très tôt noué des liens privilégiés avec l'Italie, puisque c'est à Venise qu'elle remporte un concours de chant en 1936 puis à Gênes qu'elle effectue ses débuts scéniques en 1941, dans le rôle de Fiordiligi (Cosi fan tutte). Elle chantera toute sa vie durant dans les opéras de la Péninsule, notamment à la Scala et à l'Opéra de Rome. Mais elle tisse aussi rapidement des liens avec la Suisse, où elle devient l'une des artistes fétiches d'Ernest Ansermet. Avec elle et son Orchestre de la Suisse romande, le chef vaudois enregistre deux fois Shéhérazade, mais aussi les opéras de Ravel et surtout le Pelléas et Mélisande de Debussy. Suzanne Danco s'avère être une incomparable Mélisande, à la diction parfaite, au timbre impavide, à la tenue vocale parfaite, ni trop expressive ni trop froide. C'est d'ailleurs à l'instigation d'Ansermet qu'elle effectuera une de ses dernières apparitions scéniques au Grand Théâtre de Genève, toujours dans le chef-d'œuvre de Debussy, mais cette fois-ci en endossant le rôle de la mère de Pelléas, Geneviève.

Une voix entre deux tessitures

C'est que Suzanne Danco était dotée d'une voix étrangement située entre deux tessitures. Capable de descendre dans le grave sans jamais forcer, comme une mezzo-soprano, elle n'en était pas moins soprano par son timbre aiguisé et ses aigus lumineux. Dotée d'une technique extrêmement brillante, elle se montrait aussi très rigoureuse et stylée dans son approche des partitions les plus diverses. D'où sa réussite dans le Lied allemand et la mélodie française, et son renom dans les rôles de Donna Elvira, Fiordiligi ou Chérubin. Ces rôles, elle les chanta dans les hauts lieux mozartiens que sont les festivals de Glyndebourne ou d'Aix-en-Provence, et elle les enregistra pour Decca sous la direction de chefs légendaires: Les Noces de Figaro avec Erich Kleiber, Don Giovanni avec Joseph Krips.

L'âge venant, Suzanne Danco s'était tournée vers la pédagogie. Habitant dans une magnifique villa qui domine Florence, elle allait de par le monde prodiguer des masterclasses, notamment à l'Académie Britten-Pears d'Aldeburgh, où elle donna pendant plusieurs années des cours de maître en compagnie de son complice Hugues Cuenod, de neuf ans son aîné. Elle donnait aussi des leçons en privé. Ses élèves accouraient de France, d'Italie et aussi de Suisse pour suivre son enseignement sévère. Aujourd'hui, ils se sentent tous orphelins de celle qui était plus qu'un professeur de chant: un modèle de droiture artistique et humaine.