Scène

Suzette, la fille qui refuse de faire la crêpe

Un barnum musical et survolté pour dire le refus d’être un génie programmé. Dans sa dernière création, au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, Fabrice Melquiot appelle à la rébellion face à la mise sous pression

Un torrent, un volcan, une explosion de formes – jeu, musique, projections, dessins, chansons — digne de la beat generation. «Suzette» n’est pas une création théâtrale qui «réfléchit» aux enfants dits surdoués sur lesquels pèse une trop grande attente, c’est une plongée secouée dans le corps d’une petite fille qui grandit trop vite, une immersion dans un cerveau dont on exige l’exception. C’est un trip, un happening, une révolution. Pour dire quoi? Pour inviter les parents à respirer et à laisser respirer. Permettre à leurs héritiers d’être les génies de leur propre vie avant d’être des Mozart, Einstein et autres Marie Curie… Fabrice Melquiot aime le rock et le prouve avec ce spectacle haletant, sans répit, qui célèbre le droit de dire non à la mise sous pression.

Un directeur sous TNT

Le directeur d’Am Stram Gram est surprenant. En entretien, c’est l’homme le plus sage du monde. Humain, à l’écoute, posé, pas le début d’une déflagration. Une fois auteur ou metteur en scène, l’artiste se transforme en TNT! Des mots qui déferlent, de la musique qui tempête, des dessins qui inondent l’écran en live, des projections qui ressemblent à des hallucinations: sa «Suzette» n’est pas pâle, ni polie. C’est un jaillissement qui fait boum, qui déborde, qui célèbre la confusion, la vie comme elle ne va pas, parfois, et la quête de soi. Ça va très vite, trop vite. De temps en temps, on aimerait que le manège s’arrête pour apprécier ce qui vient d’être dit, chanté, dessiné, joué ou filmé. Mais l’équipe ne met jamais sur pause. En bleu de travail, les comédiens, musiciens, chanteurs, live-painter et vidéaste chaussent les lunettes de papa, les couettes de Suzette ou la perruque de maman, filent à leurs instruments ou derrière leur écran, et, l’espace d’une séquence express, racontent un moment de cette famille qui se rêve en grand. On ne comprend pas toujours tout, mais on est emporté par la folie, l’invention et le tourbillon.

Des clones d’Einstein en pagaille

L’idée de base? Pointer les risques de la projection parentale. Comment, à force d’entendre parler de haut-potentiel, les jeunes parents ont l’obsession de la distinction. Faire un enfant, bof. Faire un génie, ah ça oui. Du coup, victimes d’eux-mêmes et d’un trop grand amour pour leur fille, Didier et Delphine prennent le melon à cause d’une mini-bosse sur le front. C’est bête. D’autant que la miss n’est pas un mouton. Dès qu’elle saisit le schéma, elle se braque, rugit et sort du cadre. Excès, colère, dépression. Le spectacle a bien son moment calme, d’ailleurs: la magnifique balade où Suzette encaisse son échec scolaire et pleure sa misère sur fond de vallée de larmes — des coulées de peinture au rétro, très beau –, tandis que surgissent des clones d’Einstein sur le plateau…

Au centre, qui chante et déchante, Emmanuelle Destremau, la seule fille des tréteaux. Mais quelle fille! Elle le dit au début, dans la vraie vie, elle est: «actrice, chanteuse, musicienne, écrivaine, scénariste, documentariste et mère de famille». Joli programme, digne d’une… surdouée. A ses côtés, Nicolas Rossier, Simon Aeschimann, Vincent Hänni, Alain Frey, Louis Lavedan et Gabriel Bonnefoy sont les artisans de ce laboratoire en perpétuel mouvement. Mais ce n’est pas encore tout. Au début du spectacle, l’équipe invite deux enfants du public à monter sur scène et à filmer, comme ils le souhaitent, les artistes au travail. Témoins amusés de ce barnum survolté. Génial, «Suzette»? Mieux que ça: libéré

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