Classique

Svetlin Roussev, oiseau rare de l’archet

Le premier violon solo de l’OSR a pris ses fonctions tout récemment. Soliste et musicien reconnu, Svetlin Roussev explique le rôle fondamental du poste qu’il vient aborder à Genève et se livre à l’orée d’une collaboration qui s’annonce fructueuse. Rencontre

Ceux qui arpentent les scènes musicales et suivent les enregistrements le connaissent. Svetlin Roussev est un musicien apprécié. Sa virtuosité et son intensité de jeu traversent les époques, du baroque au contemporain. Le pedigree du violoniste né en Bulgarie ne manque pas de panache: lauréat des concours de Melbourne, Indianapolis et Long-Thibaud, il a aussi reçu le 1er Prix à Sendaï. Les grands orchestres l’invitent partout, sous les directions notamment de Myung-Whun Chung, Leon Fleisher, Yehudi Menuhin, Jean-Jacques Kantorow…

Parmi ses disques, Fire and Ice avec les concertos de Sibelius et Vladiguerov, a notamment été remarqué. Et plus près de nous, sa participation à l’intégrale des sonates d’Ysaÿe en compagnie de son collègue genevois Tedi Papavrami, n’est-elle non plus pas passée inaperçue. Enfin, il joue le Stradivarius «Camposelice» de 1710 prêté par la Nippon Music Foundation. De quoi faire rêver…

Attraper l’oiseau rare entre deux vols? La HEM et l’OSR y sont parvenus. Le voilà tout juste nommé professeur de violon dans l’institution pédagogique professionnelle genevoise, et fixé au pupitre le plus prestigieux des rangs de l’orchestre d’Ansermet: celui de premier violon solo. On pourra le découvrir lors des deux premiers concerts de la saison de l’orchestre mercredi et jeudi.

Le Temps: Pourquoi quittez-vous le Philharmonique de Radio France où vous êtes depuis 2005?

Svetlin Roussev: Je suis en congé sabbatique d’une année, comme cela se fait souvent pour éprouver le travail et les rapports avec un nouvel orchestre. Nous pourrons mieux en parler à l’issue de cette période probatoire, la saison prochaine. Je préfère cette solution plutôt qu’un aménagement temporaire entre les deux formations. Cela permet de travailler plus en profondeur et de véritablement intégrer l’orchestre.

– Comment se répartit votre activité de soliste et de musicien d’orchestre?

– Entre cent et cent vingt-cinq concerts selon les années, dont un peu plus de la moitié en soliste et musique de chambre, et le reste dans l’orchestre. Les périodes à Genève seront plus longues avec les opéras du Grand Théâtre qui nécessitent évidemment de rester sur place pendant le temps des représentations. Mais j’habiterai Genève.

– Vous vivez en nomade entre vos déplacements, l’enseignement et l’orchestre, n’est-ce pas lourd?

– J’apprécie beaucoup ce partage. Il est palpitant et très enrichissant, car toutes ces activités sont complémentaires. Enseigner est un excellent moyen de garder le contact avec les futures générations. Jouer en soliste permet d’être très proche du public et de sa propre expression. Et l’orchestre entraîne dans un mouvement collectif passionnant. Cela permet de progresser toujours plus. Ce qui n’est pas évident car avec le temps, on devient moins performant. Maintenir cette forme de stress propulse, maintient en éveil et s’avère très bénéfique pour le travail en orchestre. C’est une évidence pour moi, même si ce n’est pas facile. Car jouer vingt concertos différents est plus difficile que de jouer vingt fois le même pendant la même période…

– Avez-vous déjà travaillé avec l’OSR?

– Il y a environ dix ans sur un projet avec Vladimir Cosma et une autre fois avec Marek Janowski. L’orchestre a vécu des changements depuis, et connaît actuellement un grand renouvellement avec Magali Rousseau, Jonathan Nott, un nouveau président de la fondation et un nombre conséquent de pupitres importants mis au concours. Cela va redynamiser et rajeunir l’OSR.

– Pourquoi avoir choisi de vous y fixer?

– Pour son histoire d’abord. Et des connaissances dans le groupe et la ville. La proximité avec la nature et la montagne comptent aussi car j’aime le ski.

– Connaissiez-vous Jonathan Nott?

– Je l’ai rencontré à l’occasion de mon concours à l’OSR. Je me réjouis de le découvrir au pupitre.

– En quoi consiste le travail de premier violon solo?

– C’est un relais entre le chef et l’orchestre. Souvent les directeurs musicaux, même les plus brillants, ne connaissant pas forcément les instruments différents, notamment les cordes. Il s’agit dans ce cas de comprendre ce qu’ils désirent, traduire leurs idées, les amplifier, servir d’exemple instrumental et musical, mais également humain. Lorsqu’il faut s’occuper de discipline, on peut se transformer en chien policier (rires) ou au contraire devenir très psychologue pour régler des tensions ou des problèmes. Le premier violon solo sert de repère. Les musiciens se tournent vers celui qui a une responsabilité prédominante dans le groupe. C’est un rôle clé. De l’autre côté, on représente aussi l’orchestre devant le directeur musical, mais pas uniquement.

– Vous positionnez-vous comme leader en l’absence du chef?

– Cela ne se fait pas trop dans les grandes formations, mais je l’ai beaucoup pratiqué à l’Orchestre d’Auvergne où je suis resté cinq ans. Ça aura été ma meilleure école de formation. Je pouvais jouer deux concertos le même soir, diriger des répétitions partielles et un certain nombre de concerts, être soliste sans chef… Dans cette microsociété un peu familiale, jouer sans personne devant c’est adopter une attitude de musique de chambre: un maximum de disponibilité et d’écoute pour atteindre le meilleur niveau d’exigence. Avec ce genre de travail, le chef peut alors intervenir comme un guide sur le plan des équilibres ou des suggestions musicales.

– Quelles qualités requiert la position de premier violon solo?

– Cela demande une forme d’autorité et de respect naturels, car les orchestres symphoniques sont de grosses machines qui peuvent vous écraser. Le ratio qualité humaine et musicale-instrumentale doit représenter environ la moitié chacune. Un jour, Armin Jordan m’avait demandé: «Qu’est-ce que tu préfères? Un imbécile fini ultracompétent ou un incompétent hypersympathique?» Avec le temps, je sais.

– La lutherie et la technologie sont-elles importantes pour vous?

– Très. On ne peut pas bien jouer ou avancer musicalement sans connaître les particularités physiques des instruments, la morphologie du musicien ou la technique du matériel audio. J’ai beaucoup de mal avec la mystification des particularités et des couleurs sonores alors qu’il s’agit simplement de principes physiques.

– D’où vous vient ce lien fort au violon?

– Mes deux parents étaient violonistes, j’ai donc été très tôt sensibilisé aux particularités de l’instrument. J’ai eu la chance d’avoir une bonne efficacité instrumentale. Mais petit, j’ai eu de gros problèmes d’inflammation des tissus musculaires, traités à coup de rayons électriques, de cortisone et de physiothérapie. J’ai donc dû réapprendre à jouer à l’adolescence en repartant quasiment de zéro alors que j’avais commencé à 5 ans, joué en soliste avec orchestre pour la première fois et gagné mon premier concours à l’âge de 7 ans. Ma professeure était hystérique et frappait de temps à autre ses élèves avec son archet. Elle a même cassé un violon sur la tête d’un autre. Mais elle obtenait de bons résultats. Tout ça m’a beaucoup appris, et a finalement été une bonne école malgré les difficultés rencontrées.

– Comment comptez-vous travailler avec l’OSR?

– J’apprécie les répétitions partielles pour approfondir et perfectionner le travail, attirer l’attention sur certaines choses ou changer les réflexes.

– Vous jouez sur le Stradivarius «Camposelice» de 1710…

– Depuis le 8 février 2012. Au départ, c’était un instrument de remplacement car je jouais depuis deux semaines le «Joachim» de 1715. Comme celui-ci était un peu abîmé, je l’ai amené à Londres où le «Camposelice» m’a été proposé le temps des travaux. Et en fait, je ne l’ai jamais rendu…

– Vous apportez votre instrument à l’OSR. Cela aura-t-il un impact sur la qualité sonore de l’orchestre?

– J’espère. Mais aussi que mon travail apportera quelque chose…


Premier concert de saison de l’OSR: programme Ravel avec le pianiste Alexandre Tharaud en soliste, sous la direction de Jonathan Nott. Victoria Hall, me. 4 et je. 5 octobre à 20h. Rens.: 022 807 00 00.

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