La semaine d’Art Basel, la foire d’art moderne et contemporain qui donne le ton au marché mondial, commence par une distribution des prix aux artistes suisses de tous âges, et non plus aux jeunes puisque la limite de candidature aux moins de 40 ans a été levée cette année, sans grand effet – l’information n’ayant pas été clamée sur les toits, les candidats de plus de 40 ans ne se sont pas bousculés au portillon: 660 dossiers déposés pour le premier tour, 79 artistes exposés dans la halle 4 de la Messe. Le jury a choisi 20 lauréats qui touchent chacun un prix de 25 000 francs. Cette sélection est complétée par quatre autres récompenses: celles de la Fondation Kiefer Hablitzel, de la Mobilière Young Art, de la Fondation Guggenheim et de Caran d’Ache.

Dénommées Swiss Art Awards pour cause de globalisation et de fréquentation rapprochée des halles où se tient Art Basel avec ses galeries et son public professionnel ­internationaux, cette institution d’encouragement culturel est l’une des plus anciennes de Suisse puisqu’elle a été créée en 1898. Elles s’appelaient autrefois bourse fédérale des beaux-arts, puis prix fédéral d’art. Ce changement de vocabulaire n’en a pas modifié le principe. Dans notre pays dont la formation artistique ne débouche sur aucun diplôme national, les Swiss Art Awards font office de reconnaissance professionnelle centralisée. Avec succès, la plupart des artistes suisses dont la réputation a traversé les frontières ont obtenu ce prix au moins une fois.

Le Journal des Arts, la version française d’Art Newspaper, publie en ce moment une enquête qui jette une lumière favorable sur le rayonnement de notre art contemporain. Il a commandé à la société Artfacts un classement des 100 premiers artistes internationaux en termes de visibilité et de réputation, classement où figurent 5 Suisses, Fischli & Weiss, Pipilotti Rist, Christian Marclay, Thomas Hirschhorn et John Armleder. C’est un de plus que les Français. Et, en proportion de la population, plus que les Etats-Unis, qui sortent vainqueurs de cette compétition, et même que l’Allemagne, qui figure au deuxième rang.

L’exposition des Swiss Art Awards, avec ses heureux et ses déçus, est un baromètre de l’évolution des pratiques artistiques professionnelles, notamment grâce à l’éventail des modes d’expression et des tendances sélectionnées pour le deuxième tour.

Alors qu’il y a encore une dizaine d’années, il régnait un joyeux désordre de concours de fin d’études, le dispositif et la scénographie sont nettement plus rigoureux, y compris dans les petits espaces individuels qui sont attribués à chaque candidat. Cette qualité de présentation montre que nos écoles d’art apprennent désormais à leurs étudiants comment faire pour se faire connaître. Et même si la commission fédérale, selon son président Hans-Rudolf Reust, tente d’éviter les effets d’école, c’est-à-dire l’uniformisation en raison de la diffusion des stéréotypes de l’art international par un enseignement bien informé, certaines tendances se dégagent.

La peinture, qui avait fait un retour ces dernières années, et la photographie qui semblait devoir prendre le dessus sur tous les autres modes d’expression, sont en recul. La vidéo, en projection, sur écran ou intégrée à des installations, est devenue, grâce à sa souplesse, à son efficacité narrative et à sa simplicité d’utilisation, un médium généralisé. Pour des effets et des propos parfois opposés, pleins d’intentions (souvent louables) quand il s’agit de dénoncer les injustices et la violence, pleins d’élégance formelle quand il s’agit de revisiter certaines étapes de l’histoire de l’art du XXe siècle.

C’est le cas de l’une des œuvres plus remarquables, d’ailleurs primée par le jury, Recirculation de Livia di Giovanna dont la caméra se promène dans une maquette en bois et révèle avec douceur une succession de compositions géométriques. Ce poème constructiviste réactualise les œuvres réalisées par les futuristes et les productivistes russes de l’époque de la révolution de 1917 ou les espaces stricts de l’art construit zurichois des années 1950-1960, sans pour autant tomber dans la nostalgie et dans la servilité. Il ne s’agit pas d’une réplique mais d’un renouvellement; la projection vidéo, délivrée ici de toute dimension narrative, donne forme à un rêve ancien que la technologie n’avait pas jusqu’ici permis de concrétiser.

Ce rapport d’aller-retour entre le présent et le passé semble obséder cette année les primés aux Swiss Art Awards. Ainsi l’installation à quatre projecteurs de diapositives d’Alexandra Navratil qui a collecté les livres d’échantillons de Kodak du premier tiers du XXe siècle destinés à la colorisation des films en noir et blanc. Des images dont la couleur s’est dégradée au fil de temps et qui, côte à côte, proposent un répertoire mélancolique de paysages dont les racines esthétiques remontent à la peinture de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle. Et composent, comme beaucoup d’autres œuvres des Swiss Art Awards, le récit des techniques qui passent et des modèles visuels qui restent.

Swiss Art Awards. Messe, Bâle. Halle 4. Ouvert tous les jours 10-20h. Jusqu’au dimanche 17 juin.

La peinture, qui avait fait un retour ces dernières années, et la photographie sont en recul