Il était le trait d'union entre William Wyler et Steven Spielberg, entre le Hollywood d'autrefois et celui d'aujourd'hui. Formé au théâtre et à la télévision au tournant des années 1960, c'est comme si Sydney Pollack avait ensuite décidé d'assumer l'héritage du grand cinéma romanesque d'autrefois, avec un minimum de concessions à la modernité. Après un formidable come-back en 2005, avec le doublé fiction/documentaire de L'Interprète et Esquisses de Frank Gehry, on ne le voyait pas tirer sa révérence de sitôt. Et pourtant la nouvelle est tombée la nuit dernière, prenant tout le monde par surprise: Pollack est mort lundi des suites d'un cancer, à peine deux mois après son associé de ces dernières années, l'Anglais Anthony Minghella.

Peu de cinéastes américains pouvaient se targuer de jouir d'une aussi large estime que Pollack. Auteur de grands succès populaires (Les trois jours du Condor, Tootsie, La Firme), dûment oscarisé en 1986 pour Out of Africa mais pas méprisé par la critique et les festivals pour autant, il avait su se transformer en producteur avisé (Susie et les Baker Boys, Présumé innocent, Michael Clayton) au moment où son flair de réalisateur commençait à faiblir. Sans oublier une étonnante popularité tardive comme acteur (Maris et femmes, Eyes Wide Shut) chez les amis. La récompense ultime pour ce perfectionniste, fou de cinéma, mais qui se refusait à prendre la pose du grand auteur?

Sydney Irwin Pollack était né le 1er juillet 1934 à Lafayette et avait grandi à South Bend, dans l'Indiana. Fils d'un couple d'immigrants juifs de Russie, il avait développé une passion pour le théâtre à l'école, renonçant à l'université pour suivre une formation d'acteur à New York. Après deux années d'études, il reste encore cinq ans comme assistant de son maître Sanford Meisner à la Neighborhood Playhouse School of Theatre, tout en jouant dans quelques pièces et dramatiques de télévision. Il y rencontre aussi Claire Griswold, qu'il épouse en 1958 et qui lui donnera trois enfants.

Sur les conseils de John Frankenheimer et de Burt Lancaster, il se tourne alors vers la réalisation et fait ses preuves sur divers programmes «live» (1961-65). C'est le bon moment: Hollywood a commencé à puiser dans ce nouveau vivier de jeunes réalisateurs, Sidney Lumet, John Frankenheimer, Robert Mulligan et Arthur Penn ouvrant la voie. Pollack suit en 1965 avec Trente minutes de sursis: un petit mélodrame «réaliste» avec Sidney Poitier et Anne Bancroft, sur un étudiant qui sauve une désespérée du suicide.

L'année suivante, Propriété interdite, adapté de Tennessee Williams, le signale à l'attention de la critique. Cette histoire d'un amour tragique durant la Grande Dépression, avec Natalie Wood et Robert Redford, possède déjà le souffle romanesque empreint de conscience politique qui deviendra sa marque de fabrique. En 1969, il revient sur cette période noire avec sa puissante adaptation de On achève bien les chevaux de Horace McCoy, qui lance Jane Fonda dans un inhumain marathon de la danse.

Ambitieux, Pollack s'essaie à tous les genres et fait figure de rénovateur. On le constate dans ses westerns, en le voyant passer de l'antiraciste Les Chasseurs de scalps à l'écologiste Jeremiah Johnson et au crépusculaire Le Cavalier électrique. Mais aussi avec Un Château en enfer, film de guerre allégorique, Yakuza, polar transplanté au japon, et Les trois jours du Condor, thriller d'espionnage tendance parano. Pourtant, dès ces années 1965-1980, les plus perspicaces voient bien qu'il n'a rien d'un vrai moderne.

Pollack ne dédaigne pas les superstars vieillissantes (Burt Lancaster, Robert Mitchum) tandis que son acteur favori, Robert Redford, acquiert tôt l'aura d'une star romantique «à l'ancienne». Il arrondit les angles des scénarios et finit souvent par privilégier la veine sentimentale, comme dans Nos plus belles années (avec Redford et Barbra Streisand), gros succès qui évoque un peu vite l'époque noire du maccarthysme. Mais quand il ose le pur mélodrame Bobby Deerfield (avec Al Pacino et Marthe Keller), peut-être son chef-d'œuvre, plus personne ne le suit et c'est le flop.

Dans les plus conservatrices années 1980, Pollack le démocrate bon teint se tourne vers la mise en cause de certains excès journalistiques (Absence de malice), la comédie des sexes inoffensive (Tootsie) ou la franche nostalgie (Out of Africa), pour finir avec un Havana qui tente vainement de rejouer Casablanca en pleine révolution cubaine. Plus dans le coup, Pollack? On peut le croire, à le voir passer dans les années 1990 d'une Firme très mécanique à un démodé Random Hearts en passant par un vain remake du Sabrina de Billy Wilder.

En fait, son activité principale est alors devenue celle de producteur, sous la bannière de sa compagnie indépendante, Mirage. Il aime à jongler avec les projets, volant à bord de son Cessna privé là où son expertise est demandée. En 2000, il trouve en Anthony Minghella, l'auteur du Patient anglais, un jeune associé en phase avec ses goûts classiques. D'où l'heureuse surprise de le voir réémerger à 70 ans avec L'Interprète, excellent thriller politique à l'ONU avec Nicole Kidman, puis Esquisses de Frank Gehry, un documentaire qui résume bien son rapport à la création: en retrait du vrai génie, mais habile et sincère malgré tout. Son chant du cygne, hélas.