Entretien

Sylvain Tesson: «Je suis de tous les réseaux asociaux»

L’écrivain baroudeur signe «Un été avec Homère», livre pénétrant et fugueur, invitation à poursuivre Ulysse. Profession de foi d’une tête brûlée, ermite selon l’humeur, qui rêve que chaque instant soit une fête des sens, sur les chemins noirs de préférence

Saisir au collet Sylvain Tesson. C’est ainsi qu’il faut le capturer, l’attraper par le col avant qu’il ne s’envole. L’écrivain alpiniste sort à l’instant de la Maison de la radio à Paris. Il était l’invité de Nagui, dans La bande originale, sur France Inter. Il y a parlé de ses équipées helléniques dans le sillage d’Ulysse, d’Achille, d’Hector et de Priam, à qui il a consacré une série d’émissions sur cette même station. C’est aujourd’hui un livre allègrement érudit et fugueur, Un été avec Homère, salutation aux îles où les dieux barbotent, où le guerrier au repos devient philosophe, où l’ermite se rêve en Poséidon dans l’écume de l’aube.

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«J’y retourne, je m’apprête à faire la croisière d’Ulysse, lance Sylvain Tesson, épaules martiales dans un perfecto de motard. Mais je vais vous raconter cela au café des Ondes.» Vous le regardez: il y a du Jack London chez lui, le trait coupant du marin sur la baleinière, la barbe poil de lion, l’œil bleu de Martin Eden et cette gueule cassée qui est sa tranchée à lui, une chute dont il aurait pu ne pas se relever. C’était en août 2014, il fêtait la publication de son épique Berezina, funambule sur la corniche d’un chalet. Il y a quelques semaines, l’auteur de Sur les chemins noirs était au Tibet, à la poursuite de la panthère des neiges, qu’il a vue, mais oui. Un nouveau livre en préparation pour janvier.

Le Temps: Etiez-vous familier d’Homère, de «L’Iliade» et de «L’Odyssée»?

Sylvain Tesson: Pour moi, c’était des textes à longues barbes. La proposition de France Inter d’écrire d’abord puis de réaliser Un été avec Homère a complètement transformé mon rapport avec cette œuvre. Homère est un géographe. Ce qui passe à travers son texte, c’est le feu du ciel, les ombres sur la mer, le vent dans les arbres… C’est cette matière-là que j’ai rencontrée pendant les semaines que j’ai passées seul sur la petite île de Tinos, dans les Cyclades.

Dans quelles conditions avez-vous écrit cet «Eté avec Homère»?

Je vivais dans une sorte de pigeonnier, une cellule de trois mètres sur trois. Mes journées étaient réglées comme un solfège. Je me réveillais avec le soleil, j’écrivais entre six et sept heures.

J’assume ma contradiction. Je suis l’ermite qui fréquente parfois les salons, le moins possible; je suis l’aventurier qui vit au cœur de Paris

Dans ma caisse à livres, j’avais des ouvrages de Simone Weil, la philosophe, auteur de L’Iliade ou le poème de la force, du philosophe Marcel Conche, d’Hannah Arendt, de l’historien Jean-Pierre Vernant. Et j’avais évidemment L’Iliade dans la traduction de Philippe Jaccottet, L’Odyssée dans celle de Victor Bérard.

Vous aviez déjà fait l’expérience de l’érémitisme, au bord du lac Baïkal, six mois dans une cabane qui ont donné «Dans les forêts de Sibérie». Quelles sont les vertus de ce retrait?

Je crois à l’infusion du paysage dans l’esprit. Je suis un enfant du paysage. C’est ma première réponse. Je crois d’autre part que la lessiveuse urbaine dans laquelle nous vivons, l’atomisation des activités, le morcellement du temps sont les malheurs de notre modernité. J’ai l’obligation de trouver une porte de retrait, une cabane, un pigeonnier, un caveau, un tombeau, un silence, oui, un silence.

Après mon travail d’écriture à Tinos, je partais dans la montagne. Plus j’avançais dans L’Iliade et L’Odyssée, plus mes promenades ressemblaient à mes lectures. Je me couchais tôt et dans la nuit j’entendais crier tout près de moi une chouette. Je l’avais baptisée Athéna.

Vous êtes le fils d’un journaliste réputé et influent, Philippe Tesson, et de Marie-Claude Tesson-Millet, docteur en médecine. Vous avez deux sœurs, Stéphanie, comédienne, et Daphné, journaliste. De quel poids pèse votre famille?

J’y suis attaché, évidemment, mais pour ma part je n’aurai jamais d’enfant. Etre père est une absurdité absolue à mes yeux. C’est une roulette russe. L’incroyable charge de responsabilité qui résulte d’une volupté brève m’est insupportable.

Vous condamnez Mark Zuckerberg & Cie, vous êtes pourtant présent sur les réseaux sociaux, avec des comptes Twitter…

Mais pas du tout. Je passe beaucoup d’heures à faire fermer ces comptes. J’ai horreur de cela. Je suis de tous les réseaux asociaux.

Mais vous passez à la radio, à la télévision… N’est-ce pas céder à un système que vous dénoncez?

Je souscris à l’épicerie. J’écris pour être lu, il faut donc jouer le jeu. J’assume ma contradiction. Je suis l’ermite qui fréquente parfois les salons, le moins possible; je suis l’aventurier qui vit au cœur de Paris.

L’existence consiste à faire coexister les contraires. Héraclite disait: le nom de l’arc est la vie et son œuvre, la mort.

Les héros helléniques sont nimbés de gloire. Etes-vous sensible à cette notion?

Cette question m’importe: faut-il mourir dans la jeunesse en se dépassant ou durer longtemps dans une vie mesurée? Je n’ai pas la réponse. Ce que je sais, c’est que je suis un jouisseur, je n’ai pas besoin de Dieu, je jouis de la sensation: me suffisent l’eau de mer sur la peau, les nuances de bleu et de gris sur la Creuse, le bruit du passereau dans les charmilles. Alors vous imaginez bien que je ne vise pas la postérité. Ce que j’écris relève du bon petit artisanat. Je trouve de gentilles images, un peu originales.

Vous exagérez…

Non. Je ne pourrai jamais prétendre à autre chose. Entre la gloire et la vie mesurée, j’ai ma voie médiane: le combat qu’on peut mener contre soi et qui permet d’échapper à «l’engrisaillement» de la vie.

A quel territoire vous sentez-vous appartenir?

Je ne suis à ma place qu’en mouvement. Je paie ma dette à ce que l’évolution biologique a fait de nous. Nous sommes résistants et nous sommes équipés d’un néocortex qui permet d’évoluer dans des zones hostiles. C’est ça, l’homme.

Vous êtes identifié à une certaine droite paternaliste, plutôt «Figaro Magazine» que «Libération». Cela vous gêne?

Serais-je annexé? Je ne sais pas. Certains accents de mon discours intéressent davantage cette famille de pensée. Si je m’y rattache un peu, ce n’est pas dans une option militante, mais dans le partage d’une vision de notre condition. Je m’intéresse davantage aux expériences individuelles qu’aux destins collectifs, plus aux manifestations de la liberté qu’à l’illusion de l’égalité. Je ne crois pas que les individus soient égaux ni que l’homme soit perfectible.

Quand vous tombez de 10 mètres, vous n’êtes plus le même. Le corps délabré ne vous permet plus de vous livrer à vos excès

Quant au progrès, tant célébré par la gauche, c’est parfois le développement d’une erreur. Le voisinage de mes parents m’a appris à me méfier de la tartufferie. On rencontre beaucoup de pharisiens qui n’ont que le mot «ouverture» à la bouche. Je crois que notre liberté est le fruit de nos actes.

Que vous inspire Emmanuel Macron?

Il est présentable, ce garçon. C’est important, particulièrement dans un système où tout est représentation. Je crois au corps du roi. Le président doit incarner la République, Emmanuel Macron est honorable dans ce rôle. Et puis son usage du français est bon, ce qui nous change.

Hannah Arendt, que vous citez, parle de la «dégradante obligation d’être de son temps». Si vous pouviez vivre à une autre époque, laquelle serait-ce?

La fin de la période romane, sans hésiter, c’est-à-dire le XIIe siècle. C’est le temps des troubadours, des chevaliers, de Chrétien de Troyes et de son Lancelot. L’art roman, c’est la lumière de la pierre. Le royaume n’était pas encore une centrale syndicale. L’art gothique va rationaliser tout ça. C’est de l’esbroufe, le gothique, surtout quand il est flamboyant.

Quatre ans après cette chute d’un toit qui aurait pu être fatale, êtes-vous réparé?

La réparation intérieure, sûrement. J’ai une force vitale, une capacité de récupération rapide. Mais l’accident m’a transformé littéralement, j’ai perdu l’usage d’une oreille, du goût aussi, je ne peux plus boire une goutte d’alcool. Quand vous tombez de 10 mètres, vous n’êtes plus le même. Le corps délabré ne vous permet plus de vous livrer à vos excès. Quand j’ai chuté, c’est le rideau qui est tombé.

Vous avez intégré le principe de précaution à vos entreprises?

Ah non, quand même pas. Dans «principe de précaution», il y a deux mots de trop. C’est un truc de vendeur d’assurances. Je cherche toujours à adhérer à l’instant. Je suis fasciné par la capacité des êtres à n’être plus à la verticale d’eux-mêmes, selon l’expression de mon amie l’alpiniste Stéphanie Bodet. J’essaie de ne pas être projeté hors de moi-même.

On fête le cinquantenaire de Mai 68. Qu’est-ce que ce soulèvement vous inspire?

Il m’intéresse d’autant que je vis dans son épicentre parisien, tout près du boulevard Saint-Michel. Il flottait alors dans l’air une componction qui appelait un coup de pied dans la fourmilière. Ce préalable posé, je ne comprends pas comment, à 20 ans, on peut croire que c’est l’Etat qui va décider de votre vie. Les révoltés de Mai 68 demandaient au général de Gaulle d’ouvrir la citadelle, mais il y avait une autre voie, plus audacieuse. Je pense à celle du poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini, qui a fait la révolution seul. Ou à l’écrivain François Augiéras, ce marcheur qui se retire dans une grotte.

Je me sens proche de Jack Kerouac, de ces individus qui rompent. Les jeunes de Mai 68 voulaient que le milieu change, sans quitter l’aquarium. Ils sont d’ailleurs devenus les tenanciers de la République.

Rompre plutôt que de transformer le système?

Je suis intéressé par les écrivains beatniks, les Kerouac, William Burroughs, Paul Bowles ceux qui filent dans le désert, sur les routes. Il y a aussi, moins connue, une histoire beatnik de l’alpinisme. Des alpinistes qui ont pris des risques démesurés dans une ambiance de sexe, de drogue… Un alpinisme politique qui s’est développé aux Etats-Unis et qui m’intéresse plus que les petits-bourgeois de Mai 68.

Qu’est-ce que le style?

Jean Cocteau dit que c’est la possibilité de dire simplement des choses compliquées. S’approcher donc d’une forme de vérité.

A quoi ressemble une journée de travail quand vous n’êtes pas sur les routes?

Je me lève à l’aube et j’écris mon journal de la veille dans un petit cahier. Ce sont mes abdos, les ablutions du matin. Je lis de la poésie aussi, dans ce moment précieux où on renaît. Dire qu’il y a des gens qui écoutent les infos à la radio, les matinales… Pourquoi s’infliger les péroraisons des politiques alors que ces heures devraient être celles du silence? C’est dans cette tranche de 6-7 heures que j’écris ce que je dois fournir, comme un ébéniste fait son ouvrage. Je n’écris plus l’après-midi. Maintenant que je n’ai plus à dessaouler au réveil, j’ai du temps.

Quel héros grec auriez-vous voulu être? Achille, Ulysse?

Achille, sûrement pas. Il y a chez lui une fureur qui n’est pas soutenable. Alors le Troyen Hector, peut-être, qui avant de mourir fait ses adieux à son fils Astyanax. C’est celui qui se rapproche le plus de ce que nous autres, Occidentaux attachés à l’Etat de droit, admirons: une vie large pleine de tendresse et de vertu. Mais à vrai dire, je serais plutôt Elpénor, celui qui n’est pas très vaillant, qui se cuite chez Circé, qui tombe de tout et qui meurt d’une chute dans les escaliers.

Quel est le livre que vous offrez à vos amis?

A ceux qui ne sont pas lecteurs, j’offre le Journal de Paul Léautaud, pour la phrase, le goût de la pique, dans une version abrégée. Ou une anthologie de lettres de Flaubert. A ceux qui lisent, j’offre De littérature et d’eau fraîche ou Impasse de la défense d’André Blanchard, cet écrivain méconnu mort en 2014. C’était une sorte de moine qui vivait pour les livres. Ses textes sont un mélange de tendresse et de méchanceté. Blanchard, je vous le recommande, c’est une petite dose d’héroïne.

«Un été avec Homère», Sylvain Tesson, Equateurs, France Inter, 250 p.


Questionnaire de Proust

Si vous deviez changer quelque chose dans votre biographie?

Tout, oui, tout. La seule vertu que j’ai, c’est la lucidité. Elle me fait voir que je n’ai rien construit. Je n’ai laissé que déceptions à mes amis. Et cette chute…

Si vous étiez un animal?

L’escargot, parce qu’il ne recule jamais. C’est un animal bivouaqueur. Et il a cette spirale sur le dos: le symbole de l’éternel retour.

Trois adjectifs pour vous définir?

Inquiet, agité et fureteur. Tesson veut dire «blaireau» en vieux français. Je me sens très blaireau, cet animal qui vit la nuit et ne fait de mal à personne.

Qui pour incarner la beauté?

Jean Cocteau, parce que c’était son obsession. Ou la danseuse Isadora Duncan, cette libertaire du début du XXe siècle. Et aujourd’hui, je dirais Aurélie Dupont, la directrice du ballet de l’Opéra de Paris.

Qui pour l’intelligence?

Shakespeare, en particulier pour son «Henri V». Il ne démontre rien, il saisit tout, avec drôlerie et profondeur.

La qualité que vous n’avez pas?

L’intelligence, l’ordonnancement du propos. Trop de confusion chez moi. Je me sens choucroute et je voudrais être une saucisse de Strasbourg.

Le meilleur des chasse-spleen?

L’alcool, jusqu’à mon accident. La lecture, la découverte de nouveaux livres et l’escalade. Je continue l’alpinisme, mais de façon moins «gonzo».


Bio express

26 avril 1972 Sylvain Tesson naît à Paris, fils de Marie-Claude Tesson-Millet, médecin, et de Philippe Tesson, journaliste.

2003-2004 Il refait la route des évadés du goulag, jusqu’en Chine et au Tibet qu’il rallie à vélo. Il en tire un livre, «L’Axe du loup».

2010 Il passe six mois au bord du lac Baïkal, en ermite, dans une cabane, avec une caisse de vodka et de livres. «Dans les forêts de Sibérie» relate cette retraite.

20 août 2014 Il fête la publication de «Bérézina» en faisant le funambule sur le toit d’un chalet. Et fait une chute de dix mètres. Il en résulte une perte de l’ouïe du côté droit et une paralysie de la moitié du visage.

2016 Il raconte comment il s’est réparé en traversant la France à pied dans «Sur les chemins noirs.»

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