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Sylviane Chatelain: «La forme du Temps selon Proust»

Chaque semaine, un écrivain nous parle d'un artiste qui l'inspire et le nourrit. Sylviane Chatelain a choisi Marcel Proust

«… les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence», affirme le Narrateur dans Le temps retrouvé.

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Au sien, à celui qu’il rêve d’écrire, qu’il se propose de bâtir non pas «ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe», il faudrait, réfléchit-il un peu plus loin, donner «la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps».

Quand j’ai découvert l’œuvre de Marcel Proust, j’avais l’âge de ses jeunes filles en fleurs. Je garde de ce premier contact un souvenir baigné de lumière, une lumière liquide et chatoyante, le miroitement des reflets sur les eaux de la Vivonne mêlé au frémissement des mots sur les pages.

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L’envoûtement de ces phrases souples qui progressent en même temps que la pensée, qui s’étirent, se ramifient, non pas dans le désir de durer ou de plaire, mais mues par la volonté de ne rien négliger, de ne rien simplifier, de ne laisser perdre aucune nuance, des phrases qui s’insinuent au cœur des choses, des sensations, des émotions, de leurs complexes rouages, de leurs élans contradictoires.

Depuis longtemps je ne me couchais plus de bonne heure. J’avais déjà lu beaucoup de livres. J’en avais fait mon refuge, ma demeure. A celui-là je me suis abandonnée comme à la fraîcheur d’une rivière. Enveloppée dans son eau, je me suis laissée emporter par le courant.

J’étais jeune. Je lisais et j’écrivais. Des cahiers remplis de fragments, d’impressions, d’exclamations confuses. «Zut, zut, zut, zut», s’exclame le Narrateur en brandissant son parapluie, enthousiasmé par un spectacle que lui offre la nature. «Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.»

Combien de temps faut-il pour apprendre à refuser les mots faciles qui se pressent et se bousculent, pour se mettre en quête de ceux qui se dérobent, les seuls vrais, les seuls qui conviennent. Apprendre à s’appesantir, à se laisser entraîner, palier par palier, dans les profondeurs où ils se cachent, à les dénicher dans l’obscurité, à les ramener à la surface. D’essais inaboutis en recommencements.

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Devant chaque buisson d’aubépines, l’inquiétude et l’émerveillement. La fascination. L’attention douloureuse à ce qui s’offre et exige, on ne sait pourquoi, d’être retenu, pris en compte, d’être sauvé et, simultanément, l’angoisse de constater son impuissance, l’incapacité d’y réussir, de le préserver de l’usure, de l’oubli qui déjà sont occupés à le ronger de l’intérieur comme les termites le bois. Avant que tout ne s’écroule, ne tombe en poussière.

Après le scintillement de l’enfance, les remous sourds et sombres du temps. Au fil des ans, des relectures, des expériences, j’ai senti, avec le Narrateur, s’élargir la douce rivière, j’ai perdu pied, je me suis débattue, avec lui et tous ses personnages, dans les eaux de ce fleuve impitoyable qui détruit patiemment ou brusquement tout ce qu’il charrie avant d’effacer le souvenir de ce qu’il a détruit. A moins que le goût d’une madeleine, un heurt sur des pavés inégaux ne viennent ressusciter un pan de «l’édifice immense du souvenir».

Visages à la dérive, tendres et indécis d’abord, jusqu’à l’affirmation, la caricature de l’âge adulte, quand les traits se durcissent, se figent, deviennent des masques dont on ne peut ou ne veut se défaire, jusqu’à la dernière page où tous ces personnages que nous avons si longuement, si intensément côtoyés sont sur le point de quitter la scène, de nous quitter.

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Alors se déploie une dernière fois, comme dans un rêve éveillé, comme dans un vertige, le bal imaginaire qui les rassemble tous, qui relie le temps perdu et retrouvé, l’écriture en perpétuelle jachère et l’œuvre sur le point de s’épanouir.

Le Narrateur observe, scrute chacun d’eux, le tient épinglé sous l’implacable attention de son regard qui embrasse aussi le bal dans son ensemble, ses lentes évolutions qui brusquement s’accélèrent, les mouvements collectifs, tous soudain divisés, séparés par d’invisibles courants qui les attroupent d’un côté ou de l’autre, gomment leurs différences, les amalgament et les confondent.

Tous dansent, tandis que les règles qui semblaient immuables changent elles aussi, que l’organisation du bal, ses codes, ses hiérarchies se transforment insensiblement, d’une princesse de Guermantes à une autre, d’un cercle à un autre, d’une caste à une autre.

Le Narrateur observe. Il a usé sa vie à le faire, à emmagasiner, analyser, éprouver. A s’éprouver. Ses sens, son intelligence en éveil, à l’affût. Et maintenant le voilà seul dans sa chambre close, le souffle court, le regard fiévreux. Au cœur des mots semés dans la nuit.

Tous dansent jusqu’au crépuscule, jusqu’à ce que les yeux se ferment, que les jambes vacillent. Faces ridées, cheveux blanchis, masques remplacés par d’autres ou arrachés. Ronde des ombres dans laquelle je m’apprête à entrer. Quelques pas encore avant que la musique se taise, que le silence se fasse.

«Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.»


Sylviane Chatelain

Sylviane Chatelain a étudié à l'Ecole des arts décoratifs de Genève et à la Faculté des lettres de l'Université de Neuchâtel. Nouvelliste et romancière, elle a été distinguée, entre autres, par le Prix de la Commission de littérature française du canton de Berne pour l'ensemble de son œuvre, en 2004, et le Prix des Arts, des Lettres et des Sciences du Conseil du Jura bernois (CJB) en 2013.

1950: Naissance à Saint-Imier

1986: «Les Routes blanches» (Editions de l'Aire)

1988: «La Part d'ombre» (Bernard Campiche Editeur), Prix Hermann Ganz de la Société suisse des écrivaines et écrivains. Prix 1989 de la Commission de littérature française du canton de Berne

1990: «De l'autre côté» (Bernard Campiche Editeur), Prix Schiller

2002: «Le Livre d'Aimée» (Bernard Campiche Editeur), Prix de la  Bibliothèque pour tous

2005: «Une main sur votre épaule» (Bernard Campiche Editeur), Prix Lettres-Frontières

2010: «Dans un instant» (Bernard Campiche Editeur)

2014: «La Boisselière» (Bernard Campiche Editeur)

2018: «Déchirures» (Bernard Campiche Editeur)

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